Avis de recherche (ou plutôt de bonne santé) : le locataire du palais présidentiel a enfin daigné reparaître sur sa page Facebook officielle. Une semaine de silence radio, et voilà toute la Tunisie en apnée, suspendue aux divagations numériques d’un monarque qui gouverne ses sujets comme un community manager gère sa communauté d’abonnés. Il faut dire qu’en Tunisie, le suspense politique ne relève plus du thriller institutionnel, mais du bulletin de santé. Un simple rhume présidentiel suffit à jeter la nation dans l’angoisse métaphysique, faute de successeur, de Constitution digne de ce nom ou, plus simplement, de contre-pouvoirs.
Le constitutionaliste qui aimait un peu trop le pouvoir (et surtout le sien)
L’histoire retiendra qu’un ancien professeur de droit constitutionnel – subtile ironie que les manuels d’histoire savoureront un jour avec un rictus amer – a entrepris de détricoter l’État de droit. Profitant en 2021 d’un Parlement inféodé et d’une crise sanitaire providentielle, l’homme s’est autoproclamé l’Unique, l’Alpha et l’Omega de la république.
Exit la Cour constitutionnelle, reléguée au rang de mythe littéraire. Exit le Conseil supérieur de la magistrature, remplacé séance tenante par un club de fidèles dévoués à la cause du chef. Cinquante-sept magistrats révoqués d’un trait de plume et sur simple rapport de police, parce qu’avoir du quant-à-soi face au prince est devenu un délit de lèse-majesté. Même la justice administrative, qui a eu l’audace de réintégrer les récalcitrants, s’est heurtée à un mur de mépris : l’exécutif s’assoit sur ses jugements avec la grâce d’un pachyderme dans un magasin de porcelaine.
Le grand remplacement du débat par le grand n’importe quoi
Côté idéologique, le régime s’est trouvé une marotte de choix : la théorie du complot migratoire. De quoi agiter l’épouvantail du « grand remplacement » à toutes les sauces, au point de faire saliver une Union européenne toujours prête à aligner les chèques pour que d’autres fassent le sale boulot à ses frontières. Pendant ce temps, le décret-loi 54 veille au grain : critiquez le pouvoir, et c’est la case geôle assurée pour « fausses nouvelles ». En revanche, si vous appelez publiquement au meurtre d’un opposant, rassurez-vous : la République a visiblement d’autres chats à fouetter. Résultat des courses : une dégringolade spectaculaire au classement de la liberté de la presse, passant en quelques années de l’autre côté du miroir de la censure.
L’atomisation en guise de bilan
Mais le chef-d’œuvre de notre despote en chéchia n’est pas seulement la répression en règle de toute voix discordante – journalistes, avocats, syndicalistes et politologues de tous bords confondus, jetés en prison pour « complot » avec la même facilité qu’on envoie une lettre à la poste. Non, le vrai génie du maître de Carthage réside dans l’atomisation totale de la vie publique.
Il n’a pas seulement muselé l’opposition ; il a éradiqué le terreau même de la médiation sociale. Les partis politiques végètent dans l’insignifiance, incapables de proposer la moindre alternative crédible, tandis que les robinets d’eau et les prises électriques du pays jouent à saute-mouton en pleine canicule. Les syndicats historiques sont réduits au silence, les ONG de défense des droits humains marchent sur des œu|fs piégés, et la société civile contemple les ruines de ses acquis post-révolutionnaires.
Le tout sur fond de vide institutionnel savamment entretenu : quatre ans après les oukases fondateurs, la Cour constitutionnelle brille toujours par son absence. Pratique, quand on a intimement lié le destin d’un pays tout entier à sa propre personne, au point de transformer une nation entière en otage d’un statut Facebook. Dieu merci, il nous reste les écrans de téléphone.




