On pensait les nouveaux édiles de la Sainte-Flame absorbés par le grand art de compter les écus et de cirer leurs écharpes tricolores. C’était mal connaître leur fibre artistique. À peine installés dans leurs fauteuils fraîchement vernis, nos néo-maires ont sorti la grande lessiveuse et les ciseaux crantés. Exit les saltimbanques (pardon, les artistes) jugés trop turbulents, adieu les festivals de jazz et les trognes subversives : la chasse est ouverte aux « quatre vieilleries » de la culture municipale, façon petite rééducation maoïste, remplacées par « le grand livre bleu » du parti.
À Vauvert, par exemple, Monsieur le Maire (un fin connaisseur de l’image fixe) a préféré sacrifier l’exposition d’un photographe local un peu trop remuant et le festival Jazz. Économie réalisée pour les contribuables : à peine 2 000 euros. De quoi s’offrir, tout au plus, deux tournées de pastis au café du commerce et une boîte de rustines pour les vélos de la police municipale. Mais l’honneur est sauvé : ce diable de jazz dissonant ne viendra plus troubler la sieste de l’édile de Vauvert.
Le grand ménage de printemps (et de l’esprit)
Du côté de Carpentras, on fait dans le social… c’est-à-dire qu’on le supprime. Subventions coupées net pour le festival de cinéma, et grand coup de balai sur les vilaines associations. Le Planning familial, accusé de tremper dans le « wokisme » le plus abject (sans doute le complot de la purée mousseline féministe), s’est vu retirer ses deniers. Heureusement, la solidarité citoyenne a fonctionné à plein régime, prouvant que les chèques ont plus de nez que les conseils municipaux.
À Bagnols-sur-Cèze, la maire a carrément passé le karcher dans le budget des associations, le réduisant de moitié. Moins de spectacles, moins de cirque, moins de Muriel Robin. On ne rigole plus, c’est la consigne. Même son de cloche à Castres, où le metteur en scène Alexis Michalik a eu la mauvaise idée de programmer une pièce sur l’exil. Résultat : déprogrammation en règle au nom de la « bonne dépense de l’argent public ». À la place, on a droit à des reconstitutions historiques de haut vol. La fête de Jeanne d’Arc, elle, n’a pas besoin de subventions : l’amour de la patrie se nourrit d’air pur et de bannières étoilées.
Patrimoine en toc et chevaliers sans peur
Mais qu’on ne dise pas que nos maires n’ont pas de vision artistique ! À Moissac, on sait où placer les deniers de la République : 35 000 balles pour un « village médiéval » tout droit sorti d’un parc d’attractions vendéen. Du vrai, du beau, du toc : de la cotte de mailles en plastique et des troubadours en carton-pâte. C’est tout de suite plus raccord avec les « racines » que ces satanées cultures étrangères qui corrompent la jeunesse.
Pendant ce temps, à Vierzon, on fait dans l’économie mémorielle : on annule la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Motif invoqué ? Ça ne coûtait presque rien (1 500 euros) et ça n’intéressait personne. Logique implacable : puisque l’histoire de France se résume à des kermesses de village et des défilés de majorettes, autant ne pas s’encombrer des petits détails coloniaux.
Le grand écart de la défense
Interrogés sur cette purge en règle, les édiles déploient l’argument massue du « trou dans la caisse » laissé par les affreux prédécesseurs. On serre la ceinture des associations, mais on jure la main sur le cœur qu’on a sanctuarisé la soupe des Restos du Cœur. Une générosité à géométrie variable qui n’empêche pas certaines municipalités du Nord de continuer à dérouler le tapis rouge aux crooners au casier un brin chargé, invoquant la présomption d’innocence avec un enthousiasme qu’on leur connaissait moins pour les petits délinquants de banlieue.
Bref, la purge se poursuit, méthodique, mairie après mairie, comme autant de dazibaos placardés sur les frontons républicains : à chaque fronton sa liste de noms à effacer, sa réécriture de l’histoire locale, son inventaire des « vieilleries » à jeter. Le seul supplément d’âme, c’est le carton-pâte des remparts en kit. Et la seule note un peu dissonante qui résonnera désormais dans les mairies sera le bruit des ciseaux qui coupent les subventions.





