Le 24 juillet 2026, sur instruction directe du président Kaïs Saïed, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères a convoqué l’ambassadrice de France à Tunis. Le motif officiel invoqué réside dans la diffusion, par une chaîne publique française, d’un entretien avec une personne recherchée par la justice tunisienne. Le communiqué officiel dénonce des « atteintes à la souveraineté de l’État », un « appel explicite à la sédition » et une « ingérence inacceptable ».
Selon des sources concordantes, il s’agit de France 24 et de Moncef Marzouki, président de la République de 2011 à 2014, actuellement exilé en France, condamné par contumace pour atteinte à la sûreté de l’État et critique acerbe du pouvoir en place.
Ce geste diplomatique n’a rien d’anodin : il reproduit, presque mot pour mot, le répertoire diplomatique algérien face aux médias français. Comme l’a souligné l’hebdomadaire Le Point, « on croirait lire un communiqué de la présidence algérienne ». La Tunisie de Kaïs Saïed, qui s’érigeait en 2019 en rempart contre la corruption et les partis traditionnels, semble ainsi s’aligner sur les méthodes de son voisin occidental.
Dès le lendemain, des milliers de Tunisiens ont battu le pavé au centre-ville de Tunis, sur l’avenue Habib-Bourguiba, pour commémorer le cinquième anniversaire des mesures exceptionnelles prises le 25 juillet 2021. Les slogans de la révolution de 2011 ont résonné de nouveau : « Dégage ! », « Le peuple veut la chute du régime », ou encore « Seul Kaïs reste heureux ».
Rassemblés autour du mouvement « Nafs » et de diverses formations d’opposition, les manifestants ont fustigé la dégradation drastique des conditions de vie, les coupures récurrentes d’électricité et d’eau, la répression grandissante ainsi que ce qu’ils qualifient de véritable « coup d’État contre l’ordre constitutionnel ». Des portraits du journaliste emprisonné Mourad Zeghidi étaient brandis au cœur du cortège. Malgré un important dispositif policier, la contestation s’est déroulée sans heurts majeurs.
Ces deux faits marquants — la convocation diplomatique et la mobilisation contestataire — s’inscrivent dans la trajectoire continue d’un pouvoir qui, depuis 2021, concentre les prérogatives, réécrit la Constitution, réduit le Parlement à un rôle subalterne et multiplie les poursuites judiciaires à l’encontre de toute voix discordante.
Le verrouillage du champ médiatique et constitutionnel
Promulgué en septembre 2022 sous prétexte de lutter contre la cybercriminalité, le décret-loi 54 est rapidement devenu l’instrument privilégié de la répression de la liberté d’expression. Journalistes, avocats, analystes et opposants font l’objet de plus d’une soixantaine de procédures.
À titre d’exemplaire, Sonia Dahmani a été condamnée à 18 mois d’emprisonnement, Ghassen Ben Khelifa à deux ans, tandis que Borhen Bssais et Mourad Zeghidi cumulent des peines alourdies par de nouveaux chefs d’inculpation après avoir purgé des condamnations pour « diffusion de fausses nouvelles ». Lorsque le décret 54 s’avérait trop ouvertement politique, l’article 86 du Code des télécommunications prenait le relais.
Sur le plan institutionnel, la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica) a ordonné la fermeture de chaînes critiques, tandis que les médias indépendants subissent gels bancaires, tracasseries administratives et restrictions sur leurs financements étrangers. En conséquence, le classement de la Tunisie par Reporters sans frontières a chuté de la 72e place en 2019 à un niveau historiquement bas.
Parallèlement, des vagues de poursuites pour « complot contre la sûreté de l’État » ont frappé des dizaines de personnalités politiques, journalistes et acteurs de la société civile, débouchant sur de lourdes condamnations en 2025.
Sur le plan constitutionnel, la rupture est consommée : suspension puis dissolution du Parlement en juillet 2021, promulgation unilatérale d’une nouvelle Constitution en 2022 concentrant les pouvoirs exécutifs entre les mains du président, et organisation d’élections législatives et présidentielles selon un cadre taillé sur mesure.
Si l’opposition dénonce une illégitimité fondamentale, le pouvoir invoque la légitimité populaire et la lutte contre les « traîtres ». Les contre-pouvoirs institutionnels, tels que la Cour constitutionnelle ou l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), ont été neutralisés ou subordonnés.
Une dépendance structurelle à l’égard de l’Algérie
Au-delà de la scène intérieure, la question de la souveraineté nationale se pose avec acuité sur le plan géopolitique. Isolé diplomatiquement et financièrement depuis 2021 — en raison de l’échec des négociations avec le FMI et des réticences occidentales face au tournant autoritaire —, le régime tunisien s’est tourné vers Alger. Prêts financiers, dépôts de soutien à la Banque centrale et livraisons de gaz liquéfié (près de la moitié de la consommation tunisienne, essentielle à la production électrique) lient désormais étroitement les deux pays.
Des accords de coopération sécuritaire conclus en octobre 2025 prévoient, selon des documents divulgués, la possibilité d’interventions de forces algériennes jusqu’à 50 kilomètres à l’intérieur du territoire tunisien, ainsi qu’un accès aux institutions nationales en cas de menace directe contre la « stabilité institutionnelle ». Bien que Tunis ait minimisé ces dispositions en évoquant une simple actualisation d’un texte datant de 2001, l’opposition n’a pas hésité à dénoncer un véritable « vassalage ».
Cet alignement géopolitique se traduit par des positions convergentes sur le dossier du Sahara occidental, l’accueil du dirigeant sahraoui Brahim Ghali, et la rupture avec la traditionnelle neutralité diplomatique tunisienne.
Certains analystes qualifient désormais la Tunisie de « wilaya » de facto. Cette dépendance énergétique et financière confère à Alger un levier considérable, tandis que le pouvoir tunisien y trouve un soutien politique précieux ainsi qu’un modèle de gouvernance autoritaire compatible avec ses ambitions.
Un régime fragilisé, mais solidement ancré
Assiste-t-on aux derniers jours du régime de Kaïs Saïed ? Rien n’est moins sûr. Les manifestations de juillet 2026, bien que significatives, demeurent loin de l’ampleur populaire de 2011. La société est profondément polarisée et des rassemblements pro-présidentiels témoignent d’un socle de soutien persistant, tandis que l’appareil sécuritaire et judiciaire demeure loyal.
L’économie, minée par l’inflation, le chômage endémique des jeunes, les pénuries et les coupures d’eau et d’électricité, nourrit davantage un mécontentement diffus qu’une alternative organisée capable de renverser l’exécutif. Les partis traditionnels, à l’image d’Ennahda, sont lourdement affaiblis par les vagues d’arrestations.
Pourtant, les signaux d’essoufflement s’accumulent. Cinq ans après le 25 juillet, la promesse d’un redressement économique n’a pas été tenue. La répression politique et l’étouffement de la liberté d’expression exacerbent les tensions, tandis que la dépendance algérienne est perçue par une part croissante de la population comme une abdication de la souveraineté nationale.
La virulence de la réaction diplomatique face à la France illustre à la fois la radicalisation d’un nationalisme d’apparat et l’imitation des pratiques du voisin protecteur.
L’histoire récente enseigne que les régimes autoritaires peuvent se maintenir durablement tant qu’ils contrôlent les instruments de la force et de l’information. Elle rappelle toutefois que les basculements adviennent lorsque la crise économique coïncide avec une perte irrémédiable de légitimité symbolique et des fractures au sein des élites dirigeantes. Si ce point de non-retour ne semble pas encore atteint, le cinquième anniversaire du 25-Juillet a rappelé que le souffle contestataire de 2011 n’est pas éteint, laissant pendante la question cruciale de l’autonomie décisionnelle de la Tunisie.






