Le 5 juin, à Barjols, dans le Var, le conseil municipal devait désigner ses grands électeurs pour les sénatoriales. Une formalité administrative aussi palpitante qu’un inventaire de trombones. En moins d’une heure, toutes les délibérations étaient adoptées à l’unanimité. Les élus semblaient déjà voir l’apéritif se rapprocher à grands pas.
C’était compter sans un micro. Car à Barjols, il suffit parfois d’un objet muni d’un fil et d’un bouton marche-arrêt pour faire vaciller les institutions locales.
L’incident survient au moment des questions diverses. Quelques minutes plus tôt déjà, un conseiller d’opposition avait tenté de poser une question. Tenté seulement. La maire, Cathy Venturino Gabelle, avait préféré reformuler elle-même l’interrogation avant qu’elle ne soit entièrement exprimée. Une sorte de service après-vente de la démocratie : ne vous fatiguez pas à poser la question, la mairie s’en charge.
Le micro de la discorde
Puis arrive François Volpi. L’ancien adjoint devenu opposant prend le micro. Lui aussi a une question. Et pas n’importe laquelle.
Depuis quelque temps, des habitants auraient dit avoir aperçu l’un de ses conseillers – celui qui est délégué à la sécurité – au volant d’un véhicule de la police municipale. Volpi souhaite donc connaître les règles d’utilisation de ces véhicules : qui peut les conduire, dans quelles conditions, avec quels contrôles, et notamment pour les trajets domicile-travail.
Sur le papier, c’est une question administrative. Dans la salle, c’est visiblement un cocktail Molotov.
À peine commence-t-il à lire son texte que la maire l’interrompt. Pas de préambule. Pas de contexte. Pas d’introduction. Juste la question. Sèche. Déshabillée. Sans accompagnement.
Le directeur général des services est alors invité à récupérer le micro. C’est à ce moment que François Volpi prononce la phrase qui va transformer une séance soporifique en remake provençal de La Guerre des boutons : « Vous n’avez pas l’autorité de me prendre le micro. ». Erreur stratégique. À partir de là, le micro cesse d’être un équipement de sonorisation pour devenir un enjeu géopolitique.
La maire se lève. Traverse la salle. Saisit le micro. Volpi le garde en main. Dans le public, certains s’agitent, craignant que le débat institutionnel ne se transforme en épreuve olympique de tir à la corde. La scène est filmée.
Évidemment.
Sur le fond, l’épisode soulève une question embarrassante. Le maire dispose bien du pouvoir de police de l’assemblée. Il peut rappeler à l’ordre, suspendre la séance, interrompre un orateur ou faire évacuer un perturbateur. En revanche, le Code général des collectivités territoriales demeure étrangement silencieux sur la technique dite du « plaquage de micro ».
Les juristes consultés chercheront longtemps le chapitre consacré à l’arrachage manuel des dispositifs de sonorisation. Sans succès.
L’autre difficulté est que le règlement intérieur du conseil municipal de Barjols encadre le nombre de questions orales mais ne semble pas interdire leur contextualisation. Autrement dit, rien n’interdit à un élu d’expliquer pourquoi il pose une question avant de la poser. Une subtilité qui a manifestement échappé à la sérénité ambiante.
Mais le plus remarquable dans cette affaire reste le résultat obtenu. Car en voulant empêcher une question d’être développée, la municipalité a réussi l’exploit inverse : faire connaître cette question à tout le monde.
Avant le conseil, seuls quelques habitants parlaient de cette histoire de véhicule de police municipale. Après le conseil, tout le monde parle du véhicule de police municipale. Et ils n’ont pas fini d’en entendre parler…
La Kango blanche
Ce même 5 juin, à 17h24, un habitant — appareil photo en main et sens du timing affûté — a décidé de compléter le débat institutionnel à sa manière. Pas de micro, pas de séance tendue, pas de traversée théâtrale de salle. Juste une scène de rue et un véhicule stationné.
Une Renault blanche.
Rien de plus banal, en apparence. Sauf qu’à Barjols, même les figurants finissent parfois par décrocher un premier rôle.
Le cliché la montre sous plusieurs angles. Sur la carrosserie : le blason communal, surmonté de la mention « Sécurité Publique – Barjols 83 », qui emprunte sans complexe les codes graphiques de la mairie. Sous le pare-brise, une cocarde tricolore portant la mention « Conseiller municipal ».
Le véhicule n’est pas celui de la commune. Il s’agit de la voiture personnelle de David Galliari, le conseiller municipal délégué à la sécurité et ancien gendarme réserviste.
Oui, le même.
Joint par téléphone, l’intéressé ne cherche pas à se dérober. Rien d’illégal, assure-t-il, et sur ce point précis, il n’a pas tort. Les textes sont assez souples pour tolérer qu’un élu affiche le blason de sa commune sur un véhicule personnel, tant que sa qualité est correctement identifiable.
Sauf qu’ici, justement, la lisibilité semble avoir été confiée à l’approximation.
Sur les flancs du véhicule, aucune mention claire du mandat. Pas de « conseiller municipal délégué », pas de fonction explicite. À la place, un blason municipal et cette formule : « Sécurité Publique – Barjols 83 ». Un intitulé qui, sans être interdit, évoque davantage une régie de service qu’un élu local en déplacement.
Le blason, lui, n’arrange rien. Conçu — selon son propre aveu — en collaboration avec la police municipale, il est présenté comme un futur emblème potentiel des uniformes. Une ambition graphique assumée, qui donne au véhicule un petit air de prototype roulant de la sécurité locale.
Pris isolément, chaque élément reste défendable. Pris ensemble, ils composent autre chose : une silhouette administrative qui floute gentiment la frontière entre fonction politique et posture opérationnelle.
Reste un principe simple, mais rarement commode en politique locale : l’intention ne fait pas le statut.
David Galliari reste un élu municipal, chargé du suivi des questions de sécurité. Pas un agent de police, pas un officier judiciaire, pas davantage un représentant de l’État. Mais dans une commune où chacun connaît les véhicules avant les organigrammes, la nuance se perd parfois entre visibilité et confusion.
L’intéressé s’en explique sans détour.
« Je dois être reconnaissable, car je me déplace tard la nuit et il m’arrive d’intervenir sur des accidents ou des incendies et de bloquer la route », affirme-t-il.
Faut-il rappeler un détail mesquin : être reconnaissable n’est pas être habilité. Ni gyrophares, ni pouvoirs de circulation, ni badge de shérif improvisé. Juste un élu pressé d’arriver avant les secours — ce qui, en matière d’ordre public, reste une chronométrie, pas une compétence.
Mais “bloquer la route” n’est plus une simple présence de témoin : c’est une intervention. Une manière de se glisser, mine de rien, dans un rôle qui n’est pas tout à fait le sien.
Et c’est là que le blason du véhicule change de nature sans changer de place. D’élément d’identification, il se mue en argument d’autorité — discret, mais suffisamment visible pour suggérer ce que le droit n’a jamais validé.
L’article 50
Quant à la cocarde tricolore, posée sous le pare-brise, elle relève d’un autre registre.
L’article 50 du décret de 1989 réserve son usage au sommet de l’État, au gouvernement, aux parlementaires et aux préfets. Le reste du paysage institutionnel — maires compris — reste à distance. Même en version “sécurité publique locale augmentée”.
Là encore, David Galliari balaie les critiques.
« Ils chipotent pour rien. Je passe souvent devant la gendarmerie et je n’ai jamais été verbalisé », glisse-t-il.
Argument classique de la tolérance routinière : l’absence de sanction comme preuve d’innocence administrative. Une logique qui fonctionnerait presque partout… sauf dans le droit, où la règle survit assez bien à l’indulgence des contrôles.
À ce stade, le conseiller municipal délégué hausse encore le ton et déplace la controverse sur le terrain politique.
« Tout ça, c’est rien. Je sais que tout cela vient de Monsieur Volpi. Si je dois le dénoncer, moi aussi, je peux le faire », affirme-t-il, avant d’ouvrir une sorte de contre-dossier improvisé.
Dans la foulée, il égrène plusieurs reproches visant son opposant :
« Il a eu de multiples accidents de la route à cause de l’alcool. Aussi, il a eu des problèmes avec les stupéfiants. Des témoins l’ont vu consommer des stupéfiants »
À plusieurs reprises, il précise toutefois qu’il s’agit d’informations destinées au journaliste et qu’elles n’ont pas vocation à être publiées. Une précaution répétée avec insistance, tout en continuant à détailler les accusations.
Des vieux ragots remis sur la table comme on ressort un carton de vieux tracts électoraux. Le tout sans pièces, mais avec assurance. Il faut dire qu’une affaire ancienne avait bien alimenté les conversations locales pendant des années. À mesure qu’elle passait de comptoir en comptoir, chacun semblait y ajouter son commentaire, sa certitude ou son anecdote, jusqu’à ce que les faits finissent parfois par se confondre avec les racontars.
Surtout, les documents judiciaires que nous avons pu consulter racontent une version autrement plus encadrée de l’un des épisodes qui ont nourri ces bavardages. Un jugement rendu par le tribunal de grande instance de Draguignan avait bien retenu la responsabilité de M. Volpi dans un accident de la circulation ayant entraîné un homicide involontaire. Rien de contesté sur ce point.
En revanche, la décision ne mentionne ni consommation d’alcool, ni usage de stupéfiants de la part de Volpi. Des éléments absents du dossier judiciaire, mais bien présents dans le récit politique local, réinterprétés à la lumière d’une rivalité municipale qui n’a visiblement jamais vraiment quitté le terrain.
Et pendant que chacun ajuste sa version des faits, le cœur du sujet reste obstinément inchangé : un micro qu’on ne lâche pas, un véhicule qui ressemble un peu trop à une institution, et un pare-brise un peu trop photogénique.
Au final, à vouloir faire dérailler le micro, la maire a offert une leçon simple : en politique locale, la réalité n’est jamais tout à fait stable. Elle dépend surtout de celui qui tient le micro… ou de celui qui tient l’appareil photo.
Et parfois des deux.








