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Encore un journaliste algérien au cachot : il a 79 ans…

En Algérie, il suffit parfois d’un chroniqueur trop curieux pour que l’État retrouve soudain l’usage de ses menottes. En osant évoquer le tabou absolu — le « trésor du FLN » — Saad Bouakba, doyen de la presse, a déclenché une tempête politico-mystique : plainte de la famille Ben Bella, ministère des Moudjahidine en renfort, et séjour express à El-Harrach. Quand l’histoire fâche, c’est encore le journaliste qui prend perpète.

 

On croyait avoir déjà tout vu dans la grande loterie disciplinaire d’Alger — où intellectuels, journalistes et autres fauteurs de phrases finissent plus souvent qu’à leur tour entre quatre murs qui sentent l’humidité et l’État policier. Mais non : le 27 novembre, les autorités ont ajouté une nouvelle perle à la cascade de mises au cachot, comme un bijoutier fou qui ne sait plus s’arrêter. Cette fois, la victime s’appelle Saad Bouakba, 79 ans, doyen respecté de la presse algérienne, chroniqueur acerbe, plume trempée dans le goudron et les archives.

 

Le voilà désormais installé à la prison d’El-Harrach, cette annexe de la pensée officielle où l’on range ceux qui ont eu l’audace d’émettre une idée dissonante. Bouakba, qui a débuté dans les années 1970 au sein de la presse d’État — El Moudjahid, Ech Chaâb, bref, les lieux où l’on apprenait à manier la ligne éditoriale comme un rail de chemin de fer — est désormais poursuivi pour « insulte et diffamation des symboles de la Révolution ». Rien que ça.

 

Le chef d’accusation remonte à une plainte de la fille d’Ahmed Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante, qui estime que le vieux journaliste aurait porté atteinte à l’honneur paternel. Dans un pays où certaines figures de la Révolution sont devenues des reliques sacrées qu’on n’ose plus dépoussiérer, mieux vaut visiblement éviter d’évoquer les zones d’ombre. On pourrait réveiller le passé. Ou pire : la Justice.

 

Son émission sur Vision TV News a été scellée comme une scène de crime, et la chaîne, punie pour « diffusion de fausses informations, inexactes et diffamatoires », doit désormais méditer sur l’art de dire tout haut ce que les historiens murmurent tout bas. Le ministère des Moudjahidine — qui, au rythme où vont les choses, va bientôt devoir embaucher une division juridique à plein temps — s’est précipité pour se constituer partie civile. L’émission incriminée portait un titre beaucoup trop long pour être inoffensif : « Voici comment les dirigeants de la Révolution se sont partagé les fonds du FLN : révélations historiques choquantes ».
Autant dire qu’en termes de déclencheur d’urticaire institutionnel, on avait coché toutes les cases.

Et c’est précisément ici — dans ce titre, dans cette poignée de mots — que réside le cœur du scandale. Car évoquer les fonds du FLN, c’est arracher le Rideau Sacré de la Révolution pour découvrir, derrière, non pas des héros immaculés mais un méli-mélo de comptes bancaires suisses, de valises diplomatiques gonflées comme des melons et de disparitions d’argent plus rapides à la vitesse d’Héraclès. Le fameux « trésor du FLN », ce tabou national qui ressemble moins à un coffre des pirates qu’à un compte épargne.

 

À la fin des années cinquante, les contributions de la diaspora, les dons des pays frères, les collectes clandestines et les circuits exotiques de la révolution finissaient tous dans le grand tourbillon financier du FLN. Dans l’ombre, un personnage haut en couleur : François Genoud, nazi assumé, philatéliste des causes révolutionnaires et distributeur officieux des chèques du FLN, chargé de garder au chaud la tirelire de la révolution.

 

Combien ? Les historiens parlent de dizaines de millions de francs suisses, d’argent circulant joyeusement dans le brouillard alpin avant d’atterrir dans des poches qu’on s’est longtemps gardé de nommer. Mais lorsqu’en 1962, le GPRA s’effondre, l’Armée des frontières entre dans Alger, les fameux fonds du FLN s’évaporent avec une élégance digne d’un prestidigitateur de cabaret, happés par les logiques de factions et les règlements de comptes politiques. Certains parlent de « confusion révolutionnaire », d’autres de « redistribution tactique », d’autres encore — plus prosaïques — de « détournement pur et simple ». Mais dans tous les cas, une certitude demeure : personne ne sait où est passé l’argent, et surtout pas ceux qui prétendent le savoir.

 

Aucun audit n’a jamais été publié. Aucun rapport n’a eu le courage d’inscrire noir sur blanc les tenants et les aboutissants. Le seul document officiel sur le sujet reste ce silence massif, compact, granitique, qui recouvre la période comme un couvercle mal vissé. Dans un pays où même la météo peut être classée secret défense, il n’est pas étonnant que le « trésor du FLN » demeure un mythe national soigneusement verrouillé.

 

Voilà pourquoi l’émission de Bouakba a déclenché un tel incendie. Ce n’est pas la révélation d’un secret : tout cela a été documenté, notamment par Pierre Péan dans le livre que cite le journaliste, L’Extrémiste. François Genoud, de Hitler à Carlos (Fayard, 1996). Une source ouverte. En librairie. En vente libre. Ce qui, en Algérie, est peut-être son plus grand tort : être un texte que n’importe qui peut lire. Depuis plus de 30 ans…

 

Ce que Saad Bouakba a fait est pire : il a osé rappeler que cette page existe, qu’elle continue d’échapper au récit officiel et qu’elle trouble encore les consciences, il a violé un mythe. Et en Algérie, le mythe, c’est sacré. La liberté d’expression, beaucoup moins. Parce qu’au fond, ce pouvoir-là préfère toujours les légendes aux comptes, les glorieux récits aux bilans embarrassants, et les héros officiels aux témoins gênants. Celui qui gratte le vernis n’est pas un déviant : c’est un faussaire de l’épopée nationale. Et il n’y a rien de plus dangereux, dans un régime construit sur les silences, qu’un homme qui a la mémoire longue.

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