Le journal qui retourne le couteau dans l’info

Le Correspondant, journal d'Investigation et du grand reportage

Le journal qui retourne le couteau dans l’info

30 novembre 2021

Sous la loi de la mafia corse

Cour d'appel d'Aix en Provence, lors du procès de la mafia corse

Après les accusations d’assassinats, le détournement de fond… Repenti autoproclamé de la redoutable mafia corse, condamné en 2019, puis libéré en 2020, Claude Chossat les aurait accumulés : abus de confiance, faux et usage de faux, escroquerie, dénonciation mensongère, détention d’arme non déclarée… Cette fois, ce n’est pas sûr qu’il passera sous les fourches caudines de la justice. Comme c’est souvent le cas, dans le milieu…

 

Le public le connaissait comme le premier repenti corse de France, le voila dans la peau d’un Chevalier d’industrie. Moins d’un an seulement après ses mésaventures judiciaires, dans l’affaire de l’assassinat du baron de la mafia corse, Richard Casanova, Claude Chossat est de retour devant la justice. Au Tribunal de Bayonne, où s’est déroulé son procès, ce 25 mai, on lui reproche d’avoir fomenté une puissante entreprise d’arnaque contre un soit-disant ami qu’il aurait escroqué de… 50 000 euros, un vol de pelleteuse ou encore un faux chèque de 190 000 euros. Le chef d’accusation est long comme un bras : accusé de faux, usage de faux, escroquerie, dénonciation mensongère et détention d’arme non déclarée. Rien que cela ! Le parquet réclame 3 ans de prison, dont un avec sursis. Le délibéré, prévu le 15 juin prochain, dira le dernier mot.

 

Ce n’est pas la première fois que Claude Chossat est sur le banc des accusés. Souvenez-vous : il était la « gâchette » de Francis Mariani, le parrain du gang corse de la « Brise de Mer », l’un de ces pègres de Bastia, dont on évoque le nom en regardant par dessus son épaule. Son Cv ? Des assassinats à la chaîne et des trafics à la pelle, depuis son apparition dans les années 80, au lendemain de la French Connection. A l’époque, la Corse se scinde en deux clans rivaux : la « Brise de Mer » de Bastia et le « Petit Bar » d’Ajaccio – les noms symboliques des bistrots où les membres se réunissaient. Leurs activités criminelles seraient gigantesques : elles s’étendraient bien au-delà de l’île de Beauté et seraient même internationales : contrôle de cercles de jeux, trafics de stupéfiant, proxénétisme, extorsions de fonds, arnaques à l’assurance et au crédit, blanchiment d’argent, assassinats, braquages, investissements immobiliers, évasions fiscales… Mais 20 ans plus tard, ces rapports de force mafieux se complexifient, avec l’addition de sanglantes luttes de succession internes pour la conquête des « machines à cash » et « blanchisseuses » de ces réseaux.

 

Richard Casanova bénéficiait de puissants soutiens, trop probablement…

 

C’est dans ce contexte où plusieurs dizaines de règlements de compte sanglants ont lieu chaque année que Richard Casanova est assassiné. C’est une « figure » dans le milieu, il est considéré à la fois comme le cerveau du « casse du siècle » ( 220 Kg de billets dérobés au siège de la banque suisse UBS en 1990, soit 20 millions d’euro), et comme le patron occulte des très lucratifs cercles de jeux parisiens Wagram et Eldo. Richard disparait des écrans radar de la police durant sa cavale rocambolesque d’une quinzaine d’années. Un jour, on retrouve sa trace en France ou en Espagne, le lendemain au Maroc ou au Gabon. A chaque fois, il devance toutes les opérations policières. Une légende tenace raconte que sa longue fuite aurait été facilitée par les réseaux « Pasqua » de la Françafrique, au sein même des services du ministère de l’intérieur. Et lorsque son nom disparait inexplicablement du fichier central du banditisme en février 2000, les soupçons de la Justice pointent la Direction Centrale du Renseignement Intérieur et celle de la Police Judiciaire.

 

Chose encore plus étonnante : dans un monde où les casiers judiciaires tiennent sur plusieurs pages, celui de Richard Casanova reste étonnamment vierge, jusqu’à sa mort brutale, le 23 avril 2008, dans une embuscade. C’était à Porto-Vecchio : Casanova sortait d’une concession automobile, après s’être entretenu avec le gérant. Son corps est retrouvé gisant sur le parking. La scène sort tout droit d’un film de Tarantino : le cœur, le poumon droit, les reins sont réduis en tartare. Autour des organes encore saignants, des billets de 500 euro – l’un d’eux est flanqué d’un post-it mentionnant le nom d’une conseillère de la Chambre Commerciale de la Cour de Cassation. Dans le véhicule de location de la victime, un tout-terrain, la police retrouve d’autres billets dans la boite à gants, plusieurs téléphones cellulaires, une enveloppe craft, des documents d’urbanisme pour des projets immobiliers. Sous la pile, il y avait aussi des cartes d’accès aux villas de luxe du « Domaine de Murtoli » de son ami (et partenaire financier ?) Paul Canarelli. Et pas loin, dans le jardin de la villa voisine, un élément force l’attention : un pas de tir sur lequel sera prélevé l’ADN du chauffeur du parrain Francis Mariani. Qui n’est autre que… Claude Chossat.

 

Un duo Mariani-Chossat énigmatique au parcours criminel qui (d)étonne

 

Ces 2 hommes ne sont pas inconnus des services. Avec le recul, l’examen rapide de leurs parcours judiciaire peut surprendre et certains délais de procédure questionnent. A commencer par l’évasion de la prison corse de Borgode, de Francis Mariani : en mai 2001, il sort tranquillement par la grande porte, sous le regard du personnel pénitentiaire. Dans sa main, un (faux) fax de remise en liberté, signé par un juge d’instruction d’Ajaccio.

Moins de trois mois plus tard : des membres d’Armata Corsa (François Santoni, Jean Claude et Dominique Marcelli) sont assassinés. La justice soupçonne le fils Mariani. Mais il ne passera pas sa vie en prison : bien que fortement suspecté, il sera acquitté.

Un mois après : un nouvel assassinat, celui de Nicolas Montigny, va choquer l’île. Cette fois, Mariani et fils sont officiellement accusés par la justice. Ainsi que Claude Chossat. Mais, là encore, un élément retient l’attention : lors de leur procès – qui a lieu en mars 2008 à Aix-en-Provence -, Mariani comparaissait librement – alors qu’il devait être condamné à 7 ans de prison. Et le jour du verdict, ni Chossat, ni les Mariani n’étaient présents à l’audience : la veille, ils se sont fait la malle. Disparus des radars.

En octobre 2008, un truand marseillais, Jean Claude Tasso, est abattu dans le centre d’Aix-en-Provence. Sur les lieux du crime : une douille et un étui de balle, “peints” avec les ADN de Mariani et de Claude Chossat. Ces deux preuves sont accablantes pour les suspects. Or, Mariani ne sera jamais auditionné de son vivant : il décède en janvier 2009, bien avant son identification par la police, le 3 juin 2009. Mort dans un hangar agricole, près de Casevecchie où il sera « dispersé façon puzzle » par de violentes explosions ( téléguidées ?).

Même chose du coté de Claude Chossat : l’enquête va boiter pendant longtemps et Chossat ne sera questionné sur ses empreintes ADN que le 7 janvier 2010. Soit un an après la mort du truand marseillais. Bizarrement, le même dysfonctionnement judiciaire sera de mise dans l’affaire Casanova – mort en 2008 : la police ne s’intéressera à Claude Chossat qu’en février 2009, perquisitionnant la maison de ses parents… 6 mois plus tard.

 

Un long processus meurtrier débute avec le meurtre de Robert Feliciaggi et de Jean-Jé Colonna

 

C’est cette affaire qui avait été jugé en novembre 2019 à Aix en Provence. Mais, comme souvent, les « procès corses » se suivent et se ressemblent, avec leurs voitures blindées, souvent louées par des prête-noms, leur nébuleuse de sociétés écrans gérées par des amnésiques et leur traditionnelle épidémie de témoins malades … ou morts.

Parmi les grands absents de la Cour d’Assises d’Aix : Richard Casanova, bien sûr,  Robert Feliciaggi, assassiné sur le parking de l’aéroport d’Ajaccio, Michel Tomi, le géant du jeu en Afrique, David Vittini, membre de la Brise de Mer, ou encore… Jean-Jé Colonna, tué en 2006, dans un accident de la route – « pas forcément accidentel » -, près de Porto-Vecchio. Tous ces personnages gravitaient autour des juteux cercles de jeux, en Afrique ou en France. Comme Wagram, Eldo ou Concorde… maisons gérées par l’un des parrain de de la French Connection : Jean Jé Colonna.

D’ailleurs, à sa mort en 2006, c’est une ivresse meurtrière qui s’empare des gangs corses, lancés dans une course effrénée  pour reprendre le marché des jeux.

En tête : Alain Orsoni met fin à son exil en Amérique Latine et rentre en Corse. A son arrivé, l’Etat lui réouvre le Cercle Concorde ( fermé en novembre 2007 ), sous le nom de « Cercle Cadet ». Avec le cadeau de retour : un nouveau décret gouvernemental, qui supprime la déclaration d’identité obligatoire pour les gains supérieurs à 5000 euro, avec la possibilité de gagner plusieurs dizaines de milliers d’euro, sans que l’identité des « gagnants » ne soit communiquée à l’Etat : le jackpot !

Dans la foulée ( et quel hazard ! ), les meurtres se poursuivent, avec l’assassinat de 2 membres présumés du « Petit Bar », Thierry Castola et Sabri Brahimi. Le principal suspect ? Guy Orsoni, qui n’est-autre que le fils d’Alain Orsoni. Mais la encore, la justice ne lui met pas la main dessus : il parviendra à s’enfuir, grâce à un appel de son père, prévenu par la crème de la crème de ses fidèles : Jean-Baptiste Tomi, fils de Michel Tomi. Lui même suspecté d’avoir été alerté par St Cyrien Frédéric Bongo : le demi-frère de l’actuel président du Gabon.

 

Des cercles de jeux parisiens lucratifs et très convoités

 

Est-ce donc lui, Orsoni, qui avait commandité l’assassinat de Casanova ?  Une chose est certaine : c’est lui, Casanova,  qui aurait repris les affaires après sa libération simultanée (arrêté en 2006 ) sous caution, avec les flux financiers des organisations mafieuses de Jean Jé Colonna. De fait, tous les autres clans auraient eu intérêt à le liquider. Dont nombreux “parrains”, comme Mariani, Castola, Guazzelli, Michelosi, Orsoni ou encore Michel Tomi.

 

Le verdict est prononcé, mais finalement que sait réellement la Justice ?

 

 

Mais le jour du procès, à la Cour d’Assises d’Aix-en-Provence, que sait réellement la justice ? Si ce n’est les mystères du banditisme insulaire, survolés …de très loin, et en silence bien entendu. Pourtant, experts et enquêteurs défilent à la barre, les dossiers volumineux s’empilent devant le président, Jean-Luc Tournier, mais on appris peu de choses, pour ne pas dire rien : la présence du « boss », Francis Mariani, sur le pas de tir ne semble pas être prouvée, le mobile du meurtre de Richard Casanova reste trouble et l’arme utilisée n’a jamais été retrouvée. Le père de la victime, François Casanova, ancien commando Hubert de 88 ans, écarte la possibilité que Mariani ait pu tirer sur son fils.

 

Pour autant, en dehors de la partie civile, tous semblent unanimes pour le désigner comme le tireur, pour innocenter Claude Chossat. Du moins, le faire passer pour un simple complice, pour lui épargner une lourde peine.

De fait, l’institution judiciaire devait s’en contenter, même si la crédibilité de sa parole n’est pas confirmée par les avocats de la défense, ni infirmée par la partie civile. Même si rien n’est vraiment mis sur le tapis : ni les porosités éventuelles avec les institutions, ni les réseaux financiers internationaux, qui couvre tous les continents :  Sardaigne, Marseille, Aix-en-Provence, Paris, Suisse, Luxembourg, Singapour, Chine, Afrique, Amérique du Sud … Tous accolés au trafic de stupéfiant et au monde du jeu.

 

Personne ne voudrait que les affaires s’arrêtent

 

Le procès est terminé et rien n’est véritablement éclairci. La Justice n’est pas parvenue à s’éloigner du parking corse où gisait le corps du « baron » Casanova, pour atteindre le sommet de la pyramide mafieuse. Et malgré leurs nombreuses invectives, parfois théâtrale, il est parfois difficile de distinguer les accusés des coupables, qui se croisent et se parlent pendant les suspension d’audiences. Pas plus que les avocats de la défense et de la partie civile : ces derniers allant même jusqu’à verser au dossier le livre de Claude Chossat, pourtant très favorable à la défense de l’accusé, puisque rédigé par lui-même.  Bienvenus dans le monde judiciaire… à l’envers.

 

Quant au verdict, il semblerait avoir été décidé par avance, tant il satisferait à peu près à toutes les parties. Le statut de « collaborateur de justice » (article 132.78) n’est ainsi officiellement pas accordé, mais les 15 ans réclamés par l’avocat général, Pierre Cortès, sont réduits à 8 ans. Afin de tenir compte de la collaboration de l’accusé avec la justice. Et du côté du crime organisé ? Personne n’est réellement incriminé, en dehors de Chossat et d’une longue liste de mort. Comme si le « Milieu » avait déjà réglé ses comptes, dans l’enceinte judiciaire, mais avec les lois de la mafia. Faites pour servir et protéger … les siens.
D’ailleurs, un an plus tard, la Cour de cassation, qui a revu le dossier en appel, n’a pas fait de miracles. Chossat a été libéré…. pour non bis in idem. Capisce ?

 

–> Pour aller plus loin : Chronologies Mafia Corse

 

 

 

 

 

 

 

 

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