À Alger, la presse d’État ne cultive pas seulement le consensus, elle s’essaye aussi, avec un brio morbide, aux arts thanatologiques. La chronique ne s’embarrasse plus de nuances, et le verbe se fait pelle et pioche. Dans son antre du « Soir d’Algérie », le chroniqueur Hakim Laâlam — un garçon qui, selon sa propre signature, « fume du thé et reste éveillé », laissant le cauchemar aux autres — nous livre une prose pour le moins… tranchante.
Le sujet ? Ferhat Mehenni, l’opposant kabyle exilé en France qui, dans une interview récente, craignait tout haut d’être « découpé en morceaux » s’il mettait un pied en Algérie. Une perspective alarmante qu’un esprit chagrin aurait pu utiliser pour s’interroger sur l’état des libertés fondamentales au pays des Martyrs. Pas notre homme. Dans un accès de générosité éditoriale, Laâlam a rectifié le tir, sur Facebook, avec un sens de l’hospitalité consommé :
« Ben… en fait, non ! Ici, en Dézédie, on ne découpe pas la Jiffa. On l’enterre profond, et de préférence hors de la terre sacrée des Martyrs ! »
Le débat public est un enterrement de première classe
Le ton est donné. Et le terme jiffa (charogne) est ici une insulte qui n’est que la pointe de l’iceberg. Si les mots d’un chroniqueur en viennent à discuter, à propos d’un homme qui respire encore, de la gestion de son cadavre et de l’emplacement de sa fosse, c’est que le journalisme d’opinion a franchi le Rubicon. La satire n’est plus caustique, elle est, comment dire… létale ?
Ce n’est pas qu’un trait d’esprit un peu trop poussé, une provocation de salon comme on les aime dans les salons feutrés de la capitale algérienne. C’est le signe d’une dérive plus profonde : la banalisation de la mort comme argument politique. Discuter du lieu où l’on va enterrer un contradicteur, c’est de la thanatologie, pas du journalisme. À ce jeu, le verbe ne cherche plus à convaincre, il prépare symboliquement le terrain à la disparition physique.
La meute et ses propositions de réforme
La suite est, hélas, prévisible. Quand une figure médiatique établie donne le ton, la meute numérique ne se fait pas prier pour emboîter le pas, et les commentaires sous le post de Laâlam sont une véritable foire d’empoigne de la violence. Les propositions fusent pour remplacer le couteau par des méthodes plus « propres » :
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« un couteau mal affûté » : pour ceux qui préfèrent une exécution lente.
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« passer au hachoir » : pour une option plus expéditive, on suppose.
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« chaux sur la diffa » : une proposition raffinée, pour s’assurer que la « puanteur » reste à sa place.
On n’est plus dans la polémique d’idées. On n’est même plus dans l’invective grossière. On est dans une incitation explicite et collective à la mise à mort. Un concours de bestialité où chacun tente de surenchérir sur le précédent, avec la bénédiction du maître de cérémonie.
Deux poids, deux justices
Le climat ne prête pourtant pas à rire, même jaune. Ces derniers temps, les opposants algériens en exil en Europe ne sont pas à l’abri d’un kidnapping ou d’une tentative d’enlèvement. Dans ce contexte précis, anticiper publiquement la mise en bière d’un opposant réfugié en France n’a rien d’un exercice de style innocent. C’est un message, un clin d’œil complice à ceux qui, dans l’ombre, s’occupent de ces basses besognes.
Et que fait la justice algérienne pendant ce temps-là ? Elle est, pour ainsi dire, aux abonnés absents. Si elle est prompte à condamner Mehenni à vingt ans de prison par contumace pour terrorisme — le genre de qualification qui rend les poursuites contre les appels au meurtre hautement improbables —, elle ne s’intéressera pas un seul instant aux propos de Laâlam ou à la bacchanale haineuse qui a suivi son post. C’est l’impunité totale pour les scribouillards qui préparent la fosse, pendant que la prison guette ceux qui revendiquent l’autodétermination.
L’heure est aux avocats
Face à cette rhétorique macabre qui flirte dangereusement avec l’incitation au meurtre, Ferhat Mehenni n’entend pas tendre l’autre joue, ni se préparer à la sienne. L’opposant en exil a fait savoir, contacté par notre rédaction, qu’il allait saisir la justice française. Ses avocats vont donc plancher sur le dossier pour savoir si une menace d’inhumation prématurée tombe sous le coup de la loi, même lorsqu’elle se pare des oripeaux de la liberté d’expression.
La mise au point nécessaire
À ce stade, une mise au point s’impose. Notre rédaction n’adhère en rien au projet d’indépendance de la Kabylie porté par Ferhat Mehenni. Nous ne sommes pas des militants du MAK et nous combattons ses idées avec la plus grande sévérité sur le terrain politique. Mais, et nous le disons avec la même force, nous ne sommes pas non plus des croque-morts. Il n’est pas question de fermer les yeux sur des appels explicites au meurtre, sous prétexte que la cible ne partage pas nos convictions. Cette exigence de dignité et de respect de la vie humaine est universelle ; elle vaut pour Ferhat Mehenni comme pour tout autre citoyen, quelles que soient ses opinions. Entre le désaccord le plus total et la complicité, fût-elle passive, avec une incitation à la violence, il y a une frontière infranchissable : celle de l’humanité la plus élémentaire.
Ce qui est sûr, c’est que lorsque les mots d’un chroniqueur en viennent à manipuler les symboles de la mort pour parler d’un homme qui respire encore, la liberté d’expression devient un alibi bien commode pour l’intolérance la plus crasse. Elle sert de sauf-conduit à une haine si profonde qu’elle ne rêve que d’enterrer ses adversaires par les mots avant de, peut-être, leur faire passer l’arme à gauche. Et à ce petit jeu-là, la plume de Laâlam s’est transformée, bien malgré elle, en un révélateur impitoyable de l’état de la démocratie en Algérie.






