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Moi, roi du business

Sous les ors de Rabat, Mohammed VI règne à la fois comme roi et comme milliardaire. Derrière les yachts, les holdings tentaculaires et les villas parisiennes, s’étend un pays fracturé : 37 millions d’habitants ballottés entre chômage massif, bidonvilles sans eau et dettes publiques qui gonflent. En 2025, le Maroc ressemble moins à une monarchie qu’à une multinationale dirigée depuis un trône, où les dividendes s’empilent plus vite que les réformes sociales.

 

Un palais scintille sous le soleil de Rabat. Les colonnades de marbre italien brillent, les lustres en cristal chuchotent une opulence qui défie le temps. Dans ce décor figé, Mohammed VI, 62 ans, règne sur 37 millions d’âmes et une fortune estimée entre 2,1 et 9 milliards de dollars. À ce niveau, on ne parle plus de roi mais de magnat couronné, chef d’un empire de phosphate, de banques et de télécoms. Ses yachts flottent au large de Tanger, ses villas parisiens s’alignent comme des trophées. Pendant ce temps, à quelques kilomètres des hôtels de luxe de Casablanca, des familles entassées dans des bidonvilles s’arrachent l’eau courante et rêvent d’électricité continue. Le Maroc de 2025 est une fable inversée : l’Eldorado d’un seul homme, la survie poussiéreuse pour le reste.

 

Le Prince devenu Tycoon : un trône en tour d’ivoire

Quand Mohammed VI succède à Hassan II en 1999, il hérite d’un pays étranglé par la dette et les inégalités. À 36 ans, diplômé de la Sorbonne et de Harvard, il promet modernité, justice sociale et vent nouveau. Vingt-six ans plus tard, le vent est devenu tempête sélective : il souffle des milliards vers les coffres royaux et laisse le peuple étouffer. Les chiffres donnent le vertige. En 2015, Forbes parlait de 5,7 milliards de dollars. En 2023, Celebrity Net Worth avançait 6 milliards. En 2025, d’autres osent 9 milliards, penthouses new-yorkais inclus. Le PIB par habitant, lui, plafonne à 3 901 dollars. Un gouffre qui dit tout : l’héritage royal ressemble moins à une dynastie qu’à un hold-up légal, savamment entretenu.

 

Al Mada : l’hydre royale

Le cœur du dispositif porte un nom lisse : Al Mada. Derrière son slogan cynique — « Positive Impact » —, ce holding créé en 2006 (ex-SNI) avale l’économie nationale comme un trou noir. Avec ses 33,9 milliards de dirhams de revenus en 2018, il pèse 3 % du PIB. Ses tentacules plongent dans Attijariwafa Bank (100 milliards d’euros d’actifs), Managem (phosphates, argent, ouvriers épuisés), Marjane (hypermarchés où l’on paie des prix européens pour des pâtes chinoises).

 

Officiellement, Al Mada « crée de l’emploi ». Officieusement, ses bénéfices — 4,65 milliards de dirhams nets en 2018 — s’évaporent dans des comptes opaques. Dans les bidonvilles de Fès, on attend encore une école potable, tandis qu’après le séisme de 2023, le holding s’est offert une générosité contrôlée : un milliard de dirhams pour la reconstruction, mais des marchés redistribués aux copains. Derrière le « Positive Impact », une économie confisquée.

 

Les placements du Roi : un écran doré

Al Mada n’est qu’une pièce du puzzle. Le Roi joue aussi avec SIGER, sa société personnelle, qui encaisse des dividendes gras : 10 millions d’euros en 2013 via Copropar, villas parisiennes à 200 millions, yacht Badis au large. Ses Domaines Agricoles, 12 000 hectares exemptés d’impôt, exportent olives et agrumes en Europe. Pendant ce temps, les petits fellahs du Rif s’endettent pour un sac de blé.

 

Et puis il y a le Fonds Mohammed VI pour l’Investissement (FM6I), lancé en 2020 : 15 milliards de dirhams injectés par l’État, donc par les contribuables. En 2025, 19 milliards répartis dans des fonds « verts » et « thématiques ». La promesse : transition écologique, soutien aux PME. La réalité : contrats réservés aux proches, rendements qui s’évaporent dans des circuits opaques. Pendant que la dette publique grimpe à 70 % du PIB et que l’inflation de 3,8 % ronge les salaires, le FM6I brille comme un miroir aux alouettes.

 

Le Grand Canyon marocain

Ce théâtre de chiffres cache un gouffre social. Le Maroc, coefficient de Gini à 0,4, voit ses 10 % les plus riches siphonner 32 % des revenus, pendant que la moitié la plus pauvre survit avec 13 %. La pauvreté monétaire ? De 3 % en 2021 à 4,9 % en 2022. Dans le Haut Atlas, villages toujours sans eau potable après le séisme de 2023.

 

L’éducation reste un champ de ruines : 30 % d’analphabétisme chez les femmes rurales. La santé : une assurance maladie qui ne couvre qu’un Marocain sur cinq [67]. Le chômage : 13 % au global, 35,8 % chez les jeunes diplômés. Beaucoup finissent vendeurs de cigarettes au coin des rues. Pendant ce temps, le Roi finance stades et ports pour la Coupe du Monde 2030.

 

Scandales et silences

La couronne pèse lourd de scandales. 2016 : Panama Papers, comptes offshore liés au palais — vite étouffés. 2013 : grâce royale pour Daniel Galván, pédophile espagnol, qui déclenche des émeutes. 2010 : câbles WikiLeaks évoquant un palais qui « contrôle tout ». 2021 : affaire Pegasus, espionnage jusqu’aux alliés. Et en 2025, appel du Roi à limiter le sacrifice de l’Aïd pour cause de crise : mesure perçue comme un pansement dérisoire.

 

Le Roi ou le chaos ?

Mohammed VI a donné au Maroc une stature diplomatique — Sahara reconnu par Israël, alliances avec le Golfe. Mais l’ardoise est lourde : dette à 70 % du PIB, croissance à 3,5 % réservée aux élites. Le Roi collectionne Picasso et jets privés, tandis que ses sujets attendent un hôpital qui fonctionne.

 

À 62 ans, il peut encore choisir. Redistribuer ou amasser, réformer ou s’emmurer. Pour l’instant, il règne en tycoon, assis sur un volcan social.

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