Le Correspondant

Investigation Info off Documents Dossiers
Journal d'investigation
Toutes nos enquêtes paraissent le samedi

Serviette de Mendy : sabotage ou superstitions ? 

Rabat, finale de la CAN, pendant les prolongations : alors que le jeu s’éternise, un stadier tente d’arracher la serviette d’Édouard Mendy, protégée par le gardien remplaçant sénégalais
Rabat, finale de la CAN, pendant les prolongations : alors que le jeu s’éternise, un stadier tente d’arracher la serviette d’Édouard Mendy, protégée par le gardien remplaçant sénégalais

Que se cache-t-il derrière le spectacle de cette serviette d’Édouard Mendy que tout le monde s’arrache ? Derrière le chiffon disputé à Rabat, pendant les prolongations de la finale de la CAN, affleurent des peurs anciennes : superstitions tenaces, soupçons jamais avoués et réflexes racistes recyclés devant les caméras du monde entier

 

La finale de la CAN 2025, le 18 janvier 2026, aurait dû rester dans les annales pour le football. Raté. Ce jour-là, le vrai spectacle s’est joué… autour de serviettes volées. Au stade Prince Moulay Abdellah de Rabat, Sénégal et Maroc en décousaient pour le trophée quand un incident surréaliste a éclipsé la victoire sénégalaise 1-0 en prolongation : des serviettes arrachées, saisies, puis projetées derrière les panneaux publicitaires. Les commentateurs ont eu beau chercher leurs mots, le public n’en croyait pas ses yeux, et la question est vite venue d’elle-même : pourquoi tant de haine pour un simple bout de tissu ?

 

Mendy pour cible

Certains évoquent la déstabilisation du gardien Édouard Mendy. Privé de sa serviette, le ballon glisse, le penalty passe, et le geste prend des allures de sabotage, d’un unfair play presque théâtral. Grave, évidemment. Mais plus grave encore : ce n’est pas un caprice de joueur ; c’est un geste symbolique, chargé d’histoire. Il puise dans un héritage ancien, traversant le football africain, la colonisation et les stéréotypes raciaux.

 

Car derrière ces serviettes se cachent des obsessions séculaires : dans certains imaginaires, les Noirs ne gagneraient jamais par le talent ou le travail, mais grâce à la magie noire, aux rituels occultes. Le gardien noir n’est jamais « juste bon » : son excellence devient suspecte, inexplicable par les sciences du football. Comme le rappelle The Athletic, repris par le New York Times, chaque domination d’une équipe subsaharienne déclenche un réflexe : refuser de reconnaître le mérite et le réduire à des forces occultes.

 

Sur les réseaux sociaux, cette obsession se traduit par des vidéos de « gri-gri », des commentaires sur la sorcellerie, et des récits pseudo-anthropologiques sur les « rituels africains ». La plupart des attaques émanent de supporters marocains. Pire encore : même les stars évoluant en Europe n’y échappent pas. Achraf Hakimi lui-même s’est mué chasseur de sorcellerie : à la 72e minute, il a profité d’une confusion pour jeter la serviette de Mendy derrière les panneaux. Son coéquipier Ismaël Saibari a multiplié les tentatives, provoquant une scène digne d’un burlesque : Yehvann Diouf, remplaçant sénégalais, rampant au sol pour protéger l’objet sacré, sous les huées et les rires d’un public partagé entre moquerie et incrédulité.

 

Hakimi a présenté ses excuses : « Mon geste n’était pas professionnel. J’assume l’entière responsabilité. » Saibari, quant à lui, est allé jusqu’à l’hôtel des Sénégalais pour s’expliquer en personne. Comme le note un analyste : « Mendy n’a pas besoin de gri-gri pour arrêter un penalty, mais la peur irrationnelle persiste. » Une peur qui masque parfois un désir de tricherie déguisé en superstition, toléré par la CAF.

 

Stéréotypes et préjugés

Un temps, même l’Europe n’a pas échappé à la « malédiction » du gri-gri. Ces superstitions autour du football africain et maghrébin ne sont pas modernes : dans les années 1960, alors que le Ghana et le Nigeria émergent, des journalistes européens écrivaient déjà que certains joueurs « posaient un sort » aux arbitres ou aux adversaires, insinuant que leurs exploits n’étaient pas purement sportifs. Dans les années 1970, lors de la CAN au Cameroun, des victoires subsahariennes étaient attribuées à la sorcellerie plutôt qu’au talent.

 

En 1982, la presse européenne qualifiait certains joueurs africains d’« imprévisibles », comme si leurs performances échappaient à toute logique sportive. Dans les années 1990, des entraîneurs français laissaient entendre que la puissance des gardiens africains défiait l’explication rationnelle. Les confrontations entre Maroc, Algérie ou Sénégal contre des équipes subsahariennes s’accompagnaient régulièrement de commentaires sur des « forces occultes ».

 

Plus récemment, en novembre 2025, après que la RDC a éliminé le Nigeria en barrages pour la Coupe du monde 2026, le sélectionneur nigérian a publiquement accusé les Léopards d’avoir recouru au vaudou pour l’emporter aux tirs au but. La sorcellerie, de folklore, devient prétexte pour contester la victoire.

 

Comble du malaise : les Africains eux-mêmes ne sont pas en reste. En 2008, une émeute a éclaté en RDC après qu’un supporter prétendait qu’un joueur « jetait un sort » dans un derby, déclenchant bousculades et drames. Dans plusieurs compétitions africaines, objets et talismans ont été déposés sur le terrain, forçant certaines fédérations à interdire ces pratiques, comme au Rwanda. Et l’Algérie a connu ses propres épisodes : avant un match contre le Burkina Faso, un entourage national aurait fait appel à un exorciste pour conjurer des « forces occultes ».

 

Racisme décompléxé

Au fond, le problème est plus profond : la serviette de Mendy n’est pas un simple chiffon. Elle condense des siècles de méfiance, de préjugés et d’oppression.

 

Au Maghreb, le mal est structurel. Les rapports de l’ONU et d’Amnesty International documentent violences, discours de haine et expulsions massives de migrants subsahariens. En 2023, à Casablanca, des manifestants scandaient encore « Dehors les Noirs ! ». En Algérie, les discriminations persistent, visibles dans la vie publique comme dans les concours officiels. En Libye, migrants vendus comme esclaves, torturés, contraints au travail forcé, tout cela sur fond de préjugés raciaux solidement ancrés.

 

Le 16 janvier, dans la capitale marocaine, ce qui s’est passé n’était donc pas un accident. C’est le symptôme d’un mal plus insidieux : un racisme qu’aucune serviette ne saurait nettoyer.

Leco en image

Full Moon

Borderline est une émission du Correspondant, présentée par Tristan Delus. Cette fois, il vous emmène en mer de Chine, à la découverte de l’une des fêtes les plus folles du monde, pour la pleine lune : la Full Moon Party. Chaque mois, ils sont des milliers à s’y rendre, ils viennent de France, d’Amérique ou du Moyen Orient. Avec une seule règle : s’éclater jusqu’au lever du jour. Et sans modération !

Suivez-nous

l’instant t

VAR : trop net pour être clair

Elle devait mettre fin aux erreurs d’arbitrage. Elle a surtout appris au football à les documenter proprement, à les ralentir, à les disséquer image par image — sans jamais vraiment les corriger. L’épisode Algérie–Argentine du Mondial 2026 en donne une nouvelle illustration : un match validé par écran interposé, contesté par ceux qui restent au bord du cadre.

Faites entrer Rizet

Pour relier deux sujets sans rapport, certains cherchent un pont. Dominique Rizet a préféré l’impasse.

Maâti Monjib, l’histoire en suspens

Historien, universitaire et figure critique du champ intellectuel marocain, Maâti Monjib incarne depuis plusieurs années une trajectoire où l’engagement académique et politique se heurte à une série de procédures judiciaires et de restrictions administratives. Entre suspensions professionnelles, interdictions de déplacement et contentieux financiers contestés, son parcours se transforme en une longue mise en tension entre liberté de recherche et encadrement du pouvoir.

Ghali pioche dans la poche des mioches

Face au trou budgétaire de la Métropole, Samia Ghali a trouvé un gisement inattendu : les enfants et les retraités. Les fraudeurs peuvent dormir tranquilles, les minots et les papys sont appelés à sauver les finances marseillaises.

Accord États-Unis–Iran : une trêve historique aux contours encore flous

Signé à distance le 18 juin 2026 par Donald Trump et le président iranien Massoud Pezeshkian, le protocole d’accord entre Washington et Téhéran ouvre une période de soixante jours de négociations destinée à mettre fin à plusieurs mois de conflit régional. Présenté comme une avancée diplomatique majeure, le texte contient cependant de nombreuses ambiguïtés et laisse en suspens plusieurs dossiers explosifs, du nucléaire iranien à la place d’Israël dans le nouvel équilibre régional.

Roi-Sam à Versailles

Un sommet international a encore été qualifié de “franc succès” par toutes les parties concernées. Ce qui, sous Donald Trump, est généralement la preuve qu’aucun accord n’a survécu plus de dix minutes après les photos officielles

Au Kansas, Allah n’a pas droit de City

Ils avaient invoqué le ciel, défié Messi et débarqué au Kansas avec l’enthousiasme des grands soirs. Les Fennecs ont surtout découvert une vieille vérité du football : les promesses se font avant le match, les comptes se règlent après. Face à une Argentine emmenée par un Lionel Messi en mode contrôle fiscal, l’Algérie a encaissé trois rappels à l’ordre. Et quelques certitudes avec

VAR : trop net pour être clair

Aucun commentaire

Elle devait mettre fin aux erreurs d’arbitrage. Elle a surtout appris au football à les documenter proprement, à les ralentir, à les disséquer image par image — sans jamais vraiment les corriger. L’épisode Algérie–Argentine du Mondial 2026 en donne une nouvelle illustration : un match validé par écran interposé, contesté par ceux qui restent au bord du cadre.

Lire la suite »

Maâti Monjib, l’histoire en suspens

Aucun commentaire

Historien, universitaire et figure critique du champ intellectuel marocain, Maâti Monjib incarne depuis plusieurs années une trajectoire où l’engagement académique et politique se heurte à une série de procédures judiciaires et de restrictions administratives. Entre suspensions professionnelles, interdictions de déplacement et contentieux financiers contestés, son parcours se transforme en une longue mise en tension entre liberté de recherche et encadrement du pouvoir.

Lire la suite »