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Bagdad, la Jérusalem oubliée : l’histoire des Juifs d’Irak

Ils ne sont plus qu’une poignée, quelques vieillards vivant derrière des portes closes, au cœur d’une ville qu’ils ne reconnaissent plus. À Bagdad, les Juifs étaient autrefois plus de cent cinquante mille, tissant leur histoire dans celle de la Mésopotamie, berceau du Talmud et de la langue araméenne. Aujourd’hui, il n’en reste qu’un murmure, une mémoire suspendue entre deux rives du Tigre.  Ce récit est celui d’une disparition — lente, inéluctable — mais aussi celui d’une trace : celle d’un monde où Bagdad fut, un temps, la capitale de la coexistence et de la pensée.

 

De Nabuchodonosor à Saddam Hussein, leur présence aura traversé vingt-six siècles d’exil, de rayonnement et de persécutions. En 1948, ils étaient encore 150 000, un quart de la capitale. Aujourd’hui, il ne reste rien. Rien qu’une poignée d’hommes qui se souviennent, et un nom dans les archives. Pourtant, ce vide a une profondeur : il résonne de plus de 2 600 ans d’histoire, d’une présence ininterrompue qui commença bien avant l’islam, avant Rome, avant même Alexandre. Pour comprendre ce silence, il faut revenir au tout début : au bord de l’Euphrate, dans l’ombre du roi Nabuchodonosor.

 

Aux rives de Babylone : la naissance d’une diaspora

L’an 597 avant notre ère. Jérusalem tombe, le Temple est pillé, et les élites du royaume de Juda sont arrachées à leur terre. Nabuchodonosor II les déporte vers Babylone, capitale d’un empire aux jardins suspendus. C’est l’un des premiers exils collectifs de l’histoire, fondateur et tragique. Le Psaume 137, rédigé à cette époque, murmure encore : “Au bord des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion.”

 

Mais les exilés s’adaptent. À Babylone, ils ne sont pas esclaves, mais artisans, commerçants, scribes. Quand Cyrus le Grand, roi de Perse, conquiert la ville en 539 av. J.-C. et leur offre la liberté, beaucoup refusent de repartir. Le Tigre et l’Euphrate sont devenus leurs fleuves. C’est là qu’ils fondent les académies de Sura et Pumbedita, foyers du Talmud babylonien, le texte le plus influent du judaïsme.

 

Ces Juifs mésopotamiens deviennent des banquiers, des fermiers, des lettrés. Ils écrivent en araméen, débattent en hébreu, commercent en perse. Leur foi s’enracine dans une terre étrangère devenue la leur. C’est là, dans ces plaines, que naît la diaspora irakienne juive — celle qui traversera les millénaires, les empires et les cataclysmes.

 

Des Perses à l’islam : entre tolérance et survie

Sous les Sassanides, les Juifs connaissent des fortunes diverses : tolérés sous Yazdegerd Ier, persécutés sous d’autres rois. Mais la machine de la résilience est en marche. Quand les armées arabes entrent à Ctésiphon en 636, les Juifs voient dans l’islam un changement de régime, pas un désastre.

 

Le calife Omar les déclare dhimmis — protégés mais soumis à un impôt spécial. Ils acceptent. En échange, ils gagnent la paix, et un espace pour prospérer. Certains deviennent agriculteurs, d’autres médecins, d’autres encore orfèvres. Une légende raconte qu’un exilarque juif, Bustanai, reçut en mariage une princesse sassanide convertie à l’islam — symbole parfait de cette adaptation tranquille.

 

L’âge d’or abbasside : Bagdad, la Jérusalem de la raison

Puis vient le miracle. En 762, le calife al-Mansur fonde Bagdad. En quelques décennies, la ville devient la capitale d’un monde : celui des califes abbassides, du commerce indien aux savants grecs. Et dans ce tumulte naît quelque chose d’unique : la Maison de la Sagesse (Bayt al-Hikma), fondée par Harun al-Rashid puis magnifiée par al-Ma’mun.

 

En 832, raconte-t-on, al-Ma’mun rêve d’Aristote. Le philosophe lui parle de raison et de justice. Au réveil, le calife envoie des émissaires chercher les manuscrits perdus de la Grèce antique. Il fonde un centre intellectuel où Musulmans, Chrétiens et Juifs travaillent côte à côte.

 

 

Dans ses salles bruissent des langues multiples : arabe, syriaque, grec, hébreu, persan. Parmi les érudits, un Juif nommé Masha’allah ibn Athari, astronome et astrologue, qui aurait contribué à choisir l’emplacement de Bagdad en consultant les étoiles. Un autre, Sahl ibn Bishr, prédit l’avenir des vizirs à partir des constellations et sauve un ministre d’un complot grâce à ses calculs.

 

Et puis, bien sûr, al-Khwarizmi, père de l’algèbre et des algorithmes. On raconte qu’un soir, dans la Maison de la Sagesse, un Juif, un Chrétien et un Musulman débattirent des équations quadratiques. Le Juif, familier du Talmud, utilisa une analogie religieuse pour résoudre le problème — et inspira à al-Khwarizmi son traité fondateur. Ainsi, l’algèbre naquit d’un dialogue interconfessionnel, dans une salle éclairée par des lampes à huile et la curiosité humaine.

 

Sous al-Ma’mun encore, on cartographie la Terre : soixante-dix savants, dont des Juifs, partent mesurer les méridiens. Ils dessinent la “carte de Ma’mun”, plus précise que celle de Ptolémée. Bagdad devient le centre du monde savant : les Juifs y enseignent, traduisent, guérissent. Saadia Gaon, philosophe et linguiste juif, vit dans cette atmosphère d’échanges : il tente de concilier la Torah et Aristote, la foi et la raison.

 

À Bagdad, on compte jusqu’à 40 000 Juifs. Ils ont leurs quartiers, leurs écoles, leurs rabbins. Les geonim répondent à des questions religieuses venues d’Espagne ou du Yémen. Benjamin de Tudèle, voyageur juif du XIIe siècle, décrit Bagdad comme un paradis de tolérance.

 

C’est un âge d’or — fragile, lumineux, inouï — qui s’éteindra brutalement en 1258, lorsque les armées mongoles d’Hulagu Khan rasent la ville, brûlent les bibliothèques et jettent les manuscrits dans le Tigre.

 

Sous les Ottomans : renouveau et fortune

Après les siècles d’obscurité mongole, les Juifs refleurissent sous les Ottomans à partir de 1534. L’empire leur accorde un statut protégé. Ils fondent des écoles, des imprimeries, des banques. Les Sassoon, famille bagdadienne, deviennent des magnats du commerce en Inde et en Chine. David Sassoon, exilé à Bombay, n’oublie pas ses origines : il finance des écoles juives à Bagdad.

 

Vers 1900, les Juifs représentent un quart de la population bagdadienne. Le grand rabbin préside un conseil reconnu par le sultan. Certains siègent même dans les parlements. L’un d’eux, Sassoon Eskell, devient ministre des Finances du royaume d’Irak moderne — un symbole éclatant d’intégration.

 

Mais l’histoire ne laisse jamais les minorités en paix. Des pogroms éclatent sporadiquement au XIXe siècle. Puis vient le XXe.

 

Le Farhud : l’orage dans la cité

1er juin 1941. Bagdad, étouffante, en proie à la confusion. Un coup d’État pro-nazi vient d’échouer. Les troupes britanniques approchent. Et soudain, la foule explose. Pendant deux jours, les quartiers juifs sont livrés à la fureur. Plus de 180 morts, des centaines de blessés, des femmes violées, des maisons pillées. Le cri d’un enfant juif sous les coups d’une foule déchaînée résonne encore comme le glas d’une coexistence millénaire.

Le Farhud — littéralement “le pogrom” — marquera la fin d’un monde. Une survivante dira : « Des voisins musulmans nous ont cachés dans leurs caves, mais dehors, les couteaux brillaient au soleil. »

 

Après 1941, la peur s’installe. Le sionisme gagne les cœurs. La création de l’État d’Israël, en 1948, provoque un séisme. Les lois antijuives se multiplient. En 1950, le gouvernement irakien propose une “amnistie” : les Juifs peuvent partir… s’ils renoncent à leur nationalité. En un an, 120 000 d’entre eux s’envolent vers Israël lors de l’opération Ezra et Néhémie. Ils partent à la hâte, parfois avec une seule valise, laissant des siècles d’histoire derrière eux.

 

Un pilote israélien racontera plus tard que, pendant un vol, des enfants terrorisés chantaient des psaumes pour calmer les turbulences. Quand les avions ont atterri, c’était la fin de la plus ancienne communauté juive du monde.

 

Sous Saddam : l’ombre et l’effacement

Ceux qui sont restés — quelques milliers — ont connu les décennies noires du nationalisme arabe. Sous Saddam Hussein, l’antisionisme d’État vire à la persécution. En 1969, neuf Juifs sont pendus publiquement à Bagdad sous les applaudissements d’une foule forcée.

 

Les survivants vivent cachés, changent de nom, feignent d’être musulmans. Une femme juive, témoin de l’époque, se souvient : « J’allumais les bougies du Shabbat dans le four pour que personne ne voie la lumière. »

 

En 2003, l’armée américaine découvre dans un sous-sol du palais de Saddam une collection d’archives juives : rouleaux de Torah, contrats de mariage, correspondances. Elles sont restaurées aux États-Unis, mais leur restitution à l’Irak provoque encore débat : à qui appartiennent ces fantômes ?

 

Aujourd’hui, en 2025, quelques bénévoles entretiennent les tombes, restaurent des synagogues avec l’aide d’exilés installés à Londres, New York ou Tel-Aviv. À Bassorah, le dernier bâtiment juif a rouvert brièvement avant d’être reconverti en musée.

 

Épilogue : la mémoire comme dernière patrie

De Nabuchodonosor à Saddam, des fleuves de Babylone aux couloirs de la Maison de la Sagesse, l’histoire des Juifs d’Irak résume l’aventure humaine : l’exil, la création, la survie. Leur disparition n’est pas seulement une tragédie irakienne, c’est une amnésie mondiale.

 

Dans les ruelles de Bagdad, un vieil homme tourne la clé d’une porte inutile. Il murmure en hébreu une prière que personne n’entend. Autour de lui, le bruit du trafic couvre les échos du passé. Mais sous la poussière, dans chaque pierre, dans chaque mot du Talmud, leur empreinte demeure.

 

Bagdad, la ville ronde, fut un jour la Jérusalem de la raison. Aujourd’hui, elle n’a plus de Juifs, mais elle garde leur lumière.

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