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« En Algérie, Poutine est un héros »

Les missiles russes peuvent toujours pleuvoir sur le peuple ukrainien, mais l’Algérie ne manquera jamais de loyauté envers Moscou. Vue d’Alger, la guerre de Poutine n’est pas un déluge de feu et de fer, mais un mal nécessaire pour “la sécurité de la Russie” et “la paix dans le monde”, dixit la presse locale. Cette même presse qui ne rédige pas le bulletin météo, sans l’accord des décideurs… Entretien avec Ali Boukhlef, journaliste au quotidien algérien, Liberté. C’est un homme qui ne mâche pas ses mots

 

 

 

Le Correspondant : face à la crise en Ukraine, l’Algérie souffle le chaud et le froid. Elle ne soutient pas la guerre et, en même temps, elle ne s’y oppose pas. C’est assez confondant …

 

Ali Boukhlef : je pense que la situation en Ukraine met l’Algérie dans une situation inconfortable. Pour plusieurs raisons : l’Algérie entretient de bonnes relations avec la Russie, mais aussi avec la plupart des pays occidentaux. De plus, depuis son indépendance, l’Algérie s’interdit de s’immiscer dans les affaires internes des autres pays, au nom du vieux principe de non-ingérence.

Vous comprendrez, donc, aisément, que la position de l’Algérie est délicate : pour ne pas se fâcher avec son partenaire historique russe, elle ne peut pas dénoncer l’occupation de l’Ukraine et, pour sauvegarder ce vieux principe de non-ingérence, elle ne peut pas applaudir l’invasion de Ukraine. Pas plus qu’elle ne puisse compromettre sa relation avec l’Occident. D’où l’option choisie : le silence. Les abonnés absents. Revers de la médaille : de facto, l’Algérie se retrouve, malgré elle, dans l’équipe des « ennemis » … aux côtés de la Chine ou du Pakistan, qui semblent vivre cette guerre comme un non-événement.

 

 

 

 

Vu de l’Occident, on a l’impression que l’Algérie avait choisi son camp, depuis longtemps. Preuve, cet été encore, elle a œuvré de toutes ses forces pour éjecter l’armée française hors du Mali, au profit des mercenaires russes de la société Wagner, proche de Vladimir Poutine. Selon nos informations, elle en est arrivée même jusqu’à les autoriser à survoler son territoire…

 

 

 

Je pense qu’il y a une entente entre l’Algérie et la Russie, sur la gestion de la crise malienne. Mais on ne sait pas encore si l’Algérie a joué un rôle plus important dans cette affaire. Cette histoire n’a pas encore dit tous ses secrets et l’Algérie, officiellement, ne s’est pas exprimée sur la question, même si, dans sa récente déclaration, le ministre des Affaires Etrangères algérienne, Ramtane Lamamra n’avait pas démenti le survol du ciel algérien par des avions russes, qui se dirigeaient vers le Mali.

 

 

 

 

Officiellement, surement… mais il y a des éléments qui ne trompent pas : au moment où l’Algérie a facilité la mission des Russes au Mali, elle a compliqué celle de la France, en interdisant à leurs avions de survoler son territoire et, coïncidences, à ce moment-là précis, on a vu des militaires algériens manier les armes – en Ossétie du Sud -, en s’entrainant, cote-à-cote, avec leurs collègues Russes…

 

 

 

C’est vrai que ces derniers temps, l’Algérie veut renforcer le « front » de la Russie, qui commence à reprendre sa place de leadership sur la scène internationale. C’est un choix stratégique. Pour autant, l’Algérie ne nourrit aucune hostilité vis-à-vis des Etats-Unis. C’est paradoxal, mais c’est ainsi. D’ailleurs, il y a même une coopération militaire entre l’Algérie et certains pays de l’Ouest. Cet été encore, il y avait aussi des manœuvres en Méditerranée, avec l’armée algérienne et les forces de l’Otan sur la même ligne. Au moment même où l’avion des militaires algériens venait d’atterrir en Ossétie … Mais c’est vrai que la presse occidentale avait jugé plus « pertinent » de reluquer sur les entraînements russo-algériens, ignorant sûrement qu’il y a toujours eu des manœuvres entre l’armée algérienne et sa « consœur » russe.

 

 

 

 

Justement… En parcourant certains journaux algériens, même privés, dans leur traitement de la crise ukrainienne, on a l’impression qu’ils relaient mot à mot les arguments du Kremlin. Pire que la Pravda… D’où ma question : ont-ils reçu des consignes de la part des autorités algériennes, pour faire le « service après-vente » de la guerre ?

 

 

 

Autant que je sache, il n’y a pas eu d’instructions dans ce sens. D’ailleurs, les médias officiels ne se mouillent pas trop. A moins de considérer la neutralité, en pareilles circonstances, comme une prise de position, la guerre en Ukraine est traitée, avec une certaine distance, par les médias du gouvernement. J’écoute, tous les matins, la radio « Chaine 3 », par exemple… … Jamais, je n’ai pu relever un message subliminal, qui ferait l’apologie de la guerre. Les journalistes font la synthèse des événements de la veille et passent au sujet suivant. Point. En revanche, certains médias privés, c’est vrai, ne s’interdisent pas de trouver quelques arguments pour resserrer les rangs derrière la Russie. Sans doute, pour faire plaisir aux autorités du pays qui, pensent-ils, seraient favorables à leur allié historique.

 

 

 

 

Et que dit la rue algérienne ?

 

 

 

Disons-le : les Algériens aiment la Russie et magnifient son président. Ils trouvent que c’est un homme fort, qui tient bon, débout, devant l’ennemi américain. De fait, il est héroïsé, magnifié, respecté. Mais ne nous trompons pas : les Algériens sont tout autant affectés par les images de la guerre et les dégâts causés par l’armée russe sur les Ukrainiens. C’est donc une voie très partagée, même si les Algériens nourrissent toujours une certaine méfiance vis-à-vis de l’occident et de l’Otan en particulier. Car, ici, personne n’a oublié la guerre d’Irak ni ses raisons mensongères, tombées droit du chapeau des cow-boy américains.

 

 

 

De même, la France n’échappe pas à ce rejet. La simple évocation de ses « faits d’armes » dans la région – comme en Libye – déclenche les critiques les plus acerbes. En clair, en Algérie, ce n’est pas Biden qui a bonne presse, pas l’ancien occupant français, mais ceux qui prennent la défense des « petits » et qui incarnent la lutte contre ce qui est appelé « l’impérialisme » : Chavez, Castro ou Poutine.

 

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