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Entre héritage et oubli

Matoub Lounès, le « Lion de la Kabylie », reste l’une des figures les plus emblématiques de la lutte pour la reconnaissance de la culture berbère en Algérie. Son assassinat, en 1998, a laissé un vide immense, mais ses chansons continuent de résonner comme un cri de résistance face à l’oppression politique et culturelle. Vingt-sept ans après sa mort, l’héritage de Matoub semble autant vénéré que contesté, une ambiguïté qui nourrit encore la réflexion sur la place des Berbères dans l’Algérie post-coloniale.

 

Dans une des dernières interviews qu’il accorde avant sa disparition, Matoub se présente sans détour comme un « chanteur du peuple », une voix des opprimés. C’est en 1997, dans une maison modeste à Tizi-Ouzou, qu’il évoque pour la dernière fois son engagement. « Ce que je fais n’est pas un art, mais un cri », affirme-t-il alors. À cette époque, l’Algérie est encore marquée par la guerre civile, et les Kabyles, tout particulièrement, subissent une répression culturelle et identitaire, accusées de défendre leur langue et leurs traditions contre le régime central.

 

Pour comprendre l’impact de Matoub, il faut remonter à ses débuts. Né en 1956 dans un village kabyle de la région de Tizi-Ouzou, Lounès Matoub grandit dans une Algérie en pleine reconstruction après l’indépendance. Le jeune homme est très vite attiré par la musique, mais aussi par les luttes sociales et politiques. Très tôt, il prend la plume pour dénoncer ce qu’il considère comme un mépris institutionnel à l’égard des Berbères et de leur culture.

 

Les paroles de Matoub, empreintes d’une poésie crue et directe, critiquent non seulement l’arabisation forcée de l’école et de la société, mais aussi l’emprise du pouvoir central sur les régions périphériques. « La Kabylie a sa propre identité », disait-il, « et je veux la chanter pour que mes enfants puissent un jour la vivre sans honte. »

 

Un héritage qui dérange le pouvoir

L’un des tournants de la carrière de Matoub survient au début des années 90, lorsque l’Algérie entre dans une période de turbulences politiques avec l’apparition du Front Islamique du Salut (FIS) et la montée du fondamentalisme. Alors que beaucoup se réfugient dans le silence, Matoub continue de chanter. Mais il prend également une position de plus en plus radicale vis-à-vis du pouvoir en place. Son franc-parler le place en conflit avec les autorités, mais aussi avec certains acteurs de la société kabyle, qui lui reprochent de se faire une place dans un débat trop politisé.

 

Matoub va même plus loin : il critique la gestion des « accords de paix » entre l’État et les groupes islamistes, qu’il juge inefficaces, et continue de défendre la cause berbère. Ses paroles, dans des chansons comme « Tberkanin » ou « Djerrai » (qui signifie « Je suis né »), se veulent un défi, une protestation face à un pouvoir qu’il qualifie de « dictatorial ».

 

L’un de ses plus proches amis, Mohamed, se souvient : « Matoub n’était pas un homme facile à suivre. Mais il était authentique. La guerre de 1992 l’avait profondément marqué. Il n’a jamais voulu se cacher. Il a pris des risques et, au final, ce sont ces risques qui l’ont tué. »

 

L’assassinat : une version officielle sous silence

Le 25 juin 1998, Matoub Lounès est abattu en pleine rue, dans un attentat qui secoue toute l’Algérie. Officiellement, les autorités pointent du doigt le Groupe Islamique Armé (GIA), un groupe terroriste islamiste qui opérait dans les montagnes de la Kabylie. Mais rapidement, des rumeurs d’implication des services de renseignement algériens se répandent, alimentant la thèse du complot. Matoub, avec son esprit critique, avait dénoncé à plusieurs reprises l’hypocrisie des autorités face à la montée du terrorisme et ses liens présumés avec l’État.

 

L’affaire de son assassinat reste aujourd’hui enveloppée de mystère. Les versions officielles, changeantes et souvent incompletes, n’ont jamais permis de clarifier pleinement les circonstances du meurtre. Mais les témoignages recueillis auprès de témoins directs et des membres de sa famille pointent plus largement une atmosphère de menaces croissantes. « Ils savaient qu’il allait trop loin », confie Aziz, un ancien camarade de Matoub. « Matoub dérangeait tout le monde, de la droite religieuse à la gauche nationaliste. Pour eux, il était devenu un obstacle. »

 

Matoub aujourd’hui : un symbole à redécouvrir

Aujourd’hui, Matoub Lounès est un martyr pour beaucoup, un poète populaire pour certains, mais aussi un personnage complexe dont l’héritage reste disputé. Si sa musique continue de rythmer les rassemblements en Kabylie, il semble que la scène politique algérienne ait largement oublié celui qui a tant dénoncé ses abus.

 

Mais en Kabylie, où les révoltes populaires se sont succédé au fil des décennies, Matoub reste un symbole indéfectible de la résistance culturelle et sociale. « Quand les gens chantent Matoub, ils ne chantent pas juste pour l’artiste. Ils chantent pour eux-mêmes », témoigne Laila, une militante berbère. « C’est une forme de revendication. Sa voix, c’est la voix du peuple. »

 

Mais la jeunesse actuelle, moins imprégnée de ses luttes, semble plus préoccupée par les défis sociaux immédiats que par le legs politique et culturel de Matoub. Ses chansons sont écoutées, mais son message semble parfois se diluer dans le tourbillon des événements politiques récents, notamment après le mouvement Hirak de 2019. Les Amazigh, une fois encore, se trouvent en quête d’une nouvelle voix.

 

Matoub, une voix toujours sous pression

Matoub Lounès a incarné une forme de résistance farouche contre l’homogénéisation de la culture algérienne. Mais sa voix continue de résonner comme une alarme pour la Kabylie, un territoire marqué par les cicatrices du passé colonial, mais aussi par les luttes internes de l’Algérie indépendante. Si son héritage semble moins présent sur la scène politique du pays, il n’en demeure pas moins vivant dans la mémoire collective des Kabyles.

 

Dans un pays où la mémoire officielle efface parfois certains visages trop dérangeants, la figure de Matoub demeure un rempart contre l’oubli, un cri de résistance qu’il convient de ne pas étouffer.

 

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