Il s’appelait Ait Ferhat Ali, mais pour tous, il était Dda Ali. Ce dimanche 28 juin 2026, à Tizi Ouzou, son souffle s’est éteint à l’âge de soixante-neuf ans. Trois jours seulement après l’anniversaire de l’assassinat de Matoub Lounès.
Trois jours. Un vertige dans le calendrier. La Kabylie pansait à peine la blessure jamais refermée du 25 juin 1998 — la route de Taourirt Moussa, les rafales, la voix qu’on assassine — que la camarde réclamait déjà un autre tribut. Comme si ce peuple était condamné à chevaucher ses deuils sans jamais pouvoir descendre de monture.
Né le 16 janvier 1957 à Timizart, Ali grandit dans l’ombre portée de la guerre. Son père meurt au maquis, offrant sa vie à l’ALN pour que l’Algérie lève la tête. Veuve, sa mère retourne au village natal d’Ighil-Mahni, serrant l’orphelin et la misère contre son cœur. C’est dans ce dénuement digne, celui qui brise les faibles et forge les hommes, qu’Ali puise sa droiture.
En 1977, aux côtés de Lhacène Ziani et Zahir Adjou, il fonde un groupe au nom lourd de promesses et de sommets : Ideflawen (Les Neiges). Trois gamins face à un État qui refuse leur langue. Leurs chansons deviennent des manifestes clandestins. Quand résonne Jj’et-iyi abrid (« Laissez-moi passer »), ce n’est plus de la musique : c’est un peuple debout, le front contre le mur de l’interdit.
Quarante ans de braise
Pendant quatre décennies, Ali reste le gardien du temple, d’une régularité absolue. Une douzaine d’œuvres jalonnent sa vie, de Igujilen n yiles (1983) à Berwagiya (1991) — hymne à la prison des hommes libres —, jusqu’à Abudali en 2018, son ultime confidence studio. Quarante ans d’un combat unique : empêcher que les mots ne meurent avant les hommes.
Dans les années quatre-vingt-dix, alors que la décennie noire ensanglante l’Algérie, Ali ne fléchit pas. Seul au front pour porter l’héritage d’Ideflawen, il arpente les scènes de Kabylie et d’Europe. Il offre au public son habituelle sobriété, son exigence artistique et ce sourire bienveillant que même la maladie, tapie dans l’ombre, ne parviendra pas à lui voler.
Le mal l’habite, silencieux. En mars 2026, hospitalisé à Saint-Étienne, la chanteuse Malika Domrane lui rend visite et témoigne de sa force d’âme. La communauté se réveille, organise des galas de solidarité. Un élan sincère, bien qu’empreint de cette culpabilité tardive qui frappe souvent les vivants face à leurs monuments.
Il est mort à Tizi Ouzou, et c’est là sa dernière victoire : être rentré. En février 2022, le pouvoir algérien lui avait infligé l’affront d’une interdiction de quitter le territoire, sans motif, lui confisquant l’espace après lui avoir si longtemps disputé la parole. Lui qui naviguait entre deux rives a choisi de s’éteindre sur celle qui l’avait vu naître.
Deux visages de l’immortalité
Matoub et Ali. Lounès est tombé en été sous le plomb d’une route de montagne ; Ali s’en va au début de l’été, emporté par un mal lent dans un lit d’hôpital. Tout les opposait dans la forme. Matoub était un incendie, une comète provocatrice et tonitruante. Ideflawen était une braise : un feu couvant sous la cendre, qui dure, résiste et réchauffe sans consumer. L’un brûlait, l’autre endurait. Deux manières, tout aussi absolues, d’être indestructibles.
Reste la musique. Elle voyage désormais dans les téléphones des exilés, résonne dans les virages du Djurdjura, et s’échappe en murmures nostalgiques dans les cafés de Lyon ou de Montréal, dès que l’intimité de la langue le permet.
Dda Ali des neiges s’en est allé. Mais les neiges de Kabylie ne fondent jamais tout à fait. Elles finissent toujours par revenir.





