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Espionnage numérique, à travers l'application StopCovid
Espionnage numérique, à travers l'application StopCovid

 

« Le covid est l’occasion rêvée pour les gouvernements de réduire encore plus nos libertés » : cette réflexion, qui galope sur les réseaux sociaux, n’a rien d’un diable boiteux. Pour bloquer l’épidémie du coronavirus, un intrus de choix est venu s’inviter dans les chancelleries : StopCovid. Pour certains, pas de doute : cette application vient alimenter la vaste compagne d’espionnage numérique – en cours dans de nombreux pays -, mais certainement pas pour lutter contre l’épidémie.

 

De la pure fantaisie, nous dit-on, avec StopCovid, il n’y aura plus de virus, on n’en fera qu’une bouchée. Preuve : les pays asiatiques l’ont battu à plates coutures. Le nombre de cas a baissé et la vie a repris ses droits, depuis qu’ils ont maillé la société avec les applications numériques – qui permettent de s’introduire jusque dans votre sommeil.

 

Au Correspondant, nous avons décidé de revenir sur la potion magique du numérique que les gouvernements occidentaux s’apprêtent à nous servir : ses limites, ses risques et ses abus ne s’étendent pas dans les médias. Et quand elles crèvent l’écran, c’est pour remettre sur le pupitre un disque rayé : non seulement la recette déchire, mais les démocraties sauront s’en servir avec modération, et dans le respect de votre vie privée.

 

Big Brother, un invité de choix !

Loin de nous l’idée de jouer les trouble-fêtes, mais nous sommes un peu Nietzschéens au Correspondant, convaincus que « les pensées qui mènent le monde viennent sur les pattes de colombes ». Un détour rapide la Corée, Singapour ou Taiwan, nous donne raison : au moment où nous écrivons, leurs citoyens sont toujours « filés », par les téléphones portables, tablettes ou cartes bancaires. Qu’ils soient au bar, dans un supermarché ou chez mamie, confinés ou à l’hôpital, dans une zone désinfectée ou pas, ils sont tracés, repérés et signalés.

 

L’exemple de Taïwan est criant : les personnes contaminées sont contrôlées chez elles, quand elles ne répondent pas au téléphone. Ailleurs, les récalcitrants sont carrément flanqués d’un bracelet électronique. Là-bas,  » Big Brother » a pris ses aises… Ici, il est en train de s’inviter doucement. Sans effraction. La plupart des pays européens sont déjà à l’oeuvre. En France, Orange vient de louer ses services à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP), mais aussi aux préfectures.

 

Au menu, un projet bien nommé « Stopcovid » : c’est en fait une cession pure et simple des données récoltées auprès de ses abonnés téléphoniques, avec le but de détecter, via les smartphones, les interactions au sein de la population. Les données des téléphones croisées sont enregistrées, par la technologie Bluetooth, et l’utilisateur est ensuite averti, s’il a été en contact avec une personne contaminée.

 

C’est le nec plus ultra de ce flicage numérique, qui ne vise pas à identifier les déplacements des malades, mais de ceux qui les ont côtoyés. En d’autres termes : plutôt que d’espionner par la porte de devant, on passe par l’arrière …

 

La France compte bien  lancer ce projet, dans les semaines à venir. Sûrement  » début juin », selon Sibet N’diaye, la porte parole du gouvernement. 3000 gardes fous des brigades médicales seront déployés sur tout le territoire, pour surveiller les allers et venues de la population. Et les données récoltées seront stockées sur un serveur central. Comment empêcher le gouvernement de s’en emparer et de les détourner ? Comment protéger la souveraineté numérique des utilisateurs ? Les députés se sont retrouvés, ce 28 avril, pour en débattre, mais ils ont pas eu le droit de voter.

 

Le gouvernement compte passer en force, via l’article 6 du régime de l’état d’urgence sanitaire. Car cette surveillance numérique « n’est pas du domaine de la loi, puisque ce serait une base volontaire », argue, bravache, un ministre, interrogé par nos collègues de Marianne. Nulle raison de ne pas le croire : le téléchargement de l’application sera soumis à la volonté de chacun. Mais ce qui relève d’un choix, aujourd’hui, pourrait devenir une obligation, demain.

 

En tous cas, pour le justifier, les prétextes sécuritaires ne manqueront pas. Et la crise du covid-19, en matière de santé publique, en fera une force de frappe sur le cerveau : il suffirait de crever les écrans avec les « tricheurs » qui éteignent leurs portables, et corser la recette avec un sondage sur l’explosion des contaminations – à cause de ces mêmes « tricheurs » – et le tour sera joué.

 

Est-ce la raison, qui a poussé de nombreux députés d’En Marche à s’opposer à ce tacking ? Ce 8 avril, ils se sont fendus d’une déclaration au vitriol, avec un seul mot d’ordre :  » Nous avons besoin d’un dépistage massif et non d’un pistage massif ». Leur crainte est de basculer dans un « changement de paradigme majeur par rapport à nos usages numériques ».

 

Traduction : voir ces mesures se prolonger dans le futur, pour devenir la norme et régir la vie numérique des citoyens. C’est aussi la crainte des Organisations Non Gouvernementales. En témoigne cette déclaration opportune de l’Observatoire des Libertés et du Numérique, qui y voit un moyen de torpiller les libertés : « Chacune des crises, qui a marqué le 21eme siècle ont été l’occasion d’une régression des libertés publiques ».

 

L’histoire de ces 20 dernières années leur donne raison : États et secteurs privés ont souvent joué la carte des crises pour voter des lois d’urgence, qu’ils n’ont jamais abolies. En France, après les attentats de Paris, en novembre 2015, des lois d’exceptions ont été votées, pour faire face à l’hydre djihadiste. Mais, deux ans plus-tard, ces lois ont été élargies sur le droit commun. Et continuent à faire leur loi !

 

C’est aussi le cas au Etats Unis, juste après les attentats du 11 septembre : le Sénat a adopté le Patriot Act, promulgué à la majorité des votants, le 25 octobre 2001, pour lutter contre le terrorisme. Sa superpuissance est sans limites. C’est lui, Le Patriot Act, qui a renforcé les pouvoirs des agences gouvernementales (FBI, CIA, NSA et armée) et réduit les droits de la défense. Lui qui a permis l’ouverture de la prison de Guantanamo. Lui encore, qui a donné les « pleins pouvoirs » au FBI, pour épier la circulation des messages électroniques, accéder aux comptes bancaires ou aux dossiers médicaux, sans qu’il ne soit contraint de fournir le moindre justificatif.

 

Google et Apple vous regardent.

C’est un grand journaliste qui a révélé ce scandale dans le quotidien britannique, The Guardian  : Glenn Greenwald avait mis à nu les moyens colossaux mis aux mains de la NSA, pour espionner les citoyens, à travers son programme Prism. Tout le monde y passait : hommes politiques, entreprises privées, entreprises publiques, citoyens … Au total, les données des millions de personnes, dans le monde, sont ainsi recueillies et analysées. Messages privés, Facebook, emails, historique de navigation… En tête de liste, on retrouve les utilisateurs des opérateurs téléphoniques Verizon, AOL, Facebook, YouTube, Microsoft, Skype, Paltalk, Yahoo …  ou encore Apple et Google.

 

A l’epoque, leur hold-up a déclenché la colère des associations, comme l’UFC-Que choisir, qui avait déposé plainte pour  » collecte et exploitation illégale des données des utilisateurs » du système d’exploitation Android. Aujourd’hui, Google et Apple reviennent par un virage en épingle à cheveux, entre deux souches du coronavirus, pour proposer leurs services à de nombreux gouvernements, dans le monde. A la clef, un projet de « pistage » qui permettra de « toucher » l’ensemble des utilisateurs de leurs appareils. Ce sera une sorte de « satellite », avec vue sur tous ceux qui s’arrachent les derniers Iphones et Sumsungs. Donc, le monde entier.

 

Bien sûr, les deux leaders défendent leur loyauté. En jurant de « respecter la confidentialité et la sécurité des utilisateurs ». L’Allemagne vient de tomber sous le « charme ». Ce mercredi, Angela Markel a annoncé son intention de passer commande à Google. D’après le Ministre de la Santé de la chancelière, Jens Spahn, il n’y a pas de raison de s’en inquiéter : l’application de Google permet de stocker les données des utilisateurs sur leur propre téléphone, et non sur une base de données centrale. Mais il en faut davantage de garanties pour le journaliste, Glenn Greenwald, qui s’interroge avec le bon sens de ceux qui ont vu beaucoup de dégâts : « Comment protéger les libertés civiles et les droits politiques, tout en conférant aux pouvoirs publics les facultés nécessaires pour gérer la pandémie ? ». Trouver l’équation peut permettre de ne pas faire vaciller l’équilibre, mais le système demeure troublant.

 

Des lunettes de détection du coronavirus

Encore une fois, la preuve en est faite aux Etats Unis. Le pays serait même sur le point de commander des lunettes de détection de covid19, fabriquées par une startup chinoise. Leur pouvoir est ahurissant : ces lunettes-détectives sont capables de prendre la température de 200 personnes à la fois. En quelques secondes seulement. Elles seront confiées aux policiers et peuvent même afficher d’autres informations sur l’état de santé des individus. Et violer le secret médical ? Les autorités américaines assurent ne jamais détourner les données « pour d’autres fins autres que médicales ».

 

 

Cette fois, vont-elles vraiment faire exception, pour ne pas fabriquer, encore une fois, le mal dans le mal ? Sachant que, pour elles, la détresse a toujours été un déguisement pour renforcer leur pouvoir. L’avenir nous le dira. En attendant, les peuples restent otages d’une double détresse : politique et sanitaire.

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