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Umar Krumlev : « Le CIO a sacrifié la sécurité des athlètes »

EXLUSIF – LE CORRESPONDANT. Umar Kremlev, président de l’IBA, la fédération internationale de boxe évincée par le CIO, a accepté pour la première fois de répondre à nos questions. Après plusieurs mois de refus d’entretien direct, il se confie par écrit sur les polémiques liées à la participation d’athlètes jugées inéligibles aux Jeux olympiques, sur sa ligne de défense face aux accusations du CIO et sur la manière dont l’IBA tente de préserver sa crédibilité et son influence dans le monde de la boxe féminine. Cette interview éclaire également sa vision de l’avenir de la discipline et les enjeux politiques et institutionnels qui l’accompagnent.

 

Le Correspondant : Vous avez récemment déposé plainte contre le CIO. Pouvez-vous expliquer en quoi consiste cette plainte et pourquoi avoir choisi d’agir dans trois pays différents ?

 

Umar Krumlev : Ces plaintes concernent la participation d’athlètes non éligibles – Imane Khelif (Algérie) et Lin Yu-Ting (Taipei chinois) – au tournoi olympique de boxe féminine de Paris 2024. Nous avons saisi la Suisse, où se trouve le siège du CIO, la France, hôte des Jeux 2024, et les États-Unis, qui accueilleront les Jeux de 2028 à Los Angeles. L’IBA avait averti à temps que ces deux boxeuses ne répondaient pas aux critères d’éligibilité pour la catégorie féminine. Nous avons fourni tous les documents nécessaires, notamment les résultats de tests chromosomiques effectués lors des Championnats du monde IBA en Turquie (2022) et en Inde (2023).

 

Ces informations ont été ignorées. Le CIO savait également que ces deux athlètes étaient suspendues des compétitions féminines par l’IBA pour des raisons de sécurité, alors que nous étions encore une instance de référence, bien que suspendue. Nous avons la preuve que le CIO a reçu nos courriers et était donc pleinement informé du risque que représentait leur participation pour l’intégrité physique des autres boxeuses. Nous estimons que cela justifie une enquête en droit suisse, français et américain, et, selon les cas, d’éventuelles poursuites pénales.

 

Les résultats de ces tests, correspondent-ils aux documents ayant fuité récemment dans la presse, selon lesquels Khelif présente un chromosome XY ?

 

Oui. Nous avons effectué deux tests chromosomiques qui ont donné le même résultat. Nous avons strictement respecté le secret médical. Aucun autre examen, comme des scanners ou des IRM, n’a été réalisé. Notre objectif, à l’époque, était uniquement de déterminer leur éligibilité à la catégorie féminine selon nos règles, qui exigent un caryotype XX. Seules ces deux athlètes ont été jugées inéligibles : Lin et Khelif.

 

Sur cette base, vous affirmez donc que le CIO a sacrifié la sécurité des athlètes en laissant ces boxeuses participer aux Jeux de Paris 2024 ?

 

C’est exactement ce que nous dénonçons. La décision de Kit McConnell, ancien directeur des sports du CIO, et de Thomas Bach, son Président, n’était pas une simple erreur, mais un choix politique. Il a ignoré nos alertes, mettant en danger 124 boxeuses olympiques et celles des tournois de qualification. C’est une défiance institutionnelle, et nous pointons du doigt la responsabilité de ces deux personnes, qui ont autorisé ce que nous considérons comme un scandale majeur. Nous demandons des comptes.

 

Un simple test chromosomique, comme celui que vous avez effectué, ne suffit pourtant pas à déterminer l’éligibilité, puisque le développement sexuel est bien plus complexe qu’un caryotype XY.

 

Le comité médical de l’IBA a mené son enquête sur la base des dossiers fournis par la boxeuse et a conclu qu’elle n’était pas éligible pour concourir dans les événements féminins de boxe. La règle d’éligibilité pour les événements féminins de l’IBA est assez simple, le reste des faits est secondaire.

 

Le CIO vous reproche d’ailleurs de mener une campagne contre les personnes transgenres, motivée par des convictions religieuses conservatrices. Que répondez-vous ?

 

Concernant les athlètes transgenres, nous estimons qu’ils ne devraient pas participer aux compétitions de boxe pour des raisons de sécurité, une position étayée par la science. Cependant, Khelif et Lin n’ont jamais été qualifiées de transgenres : leur cas est distinct, mais après deux tests indépendants, et selon nos critères scientifiques et réglementaires, elles ne sont pas éligibles pour les compétitions féminines de l’IBA. Cela n’a rien à voir avec leur identité ou leur intention, nous n’avons d’ailleurs jamais suggéré qu’elles ont cherché à tricher, nous nous sommes tenus seulement aux règles et à la sécurité des autres boxeuses.

 

Vous avez manifestement une approche opposée à celle du CIO, qui affirme que « ces deux boxeuses sont des filles et ont grandi comme des filles ». Comment réagissez-vous ?

 

Le CIO a choisi d’ignorer nos conclusions, probablement pour des raisons politiques. Ils ont rejeté nos réformes et nos efforts, y compris notre reconnaissance, ce qui reflète une opposition systématique à l’IBA plutôt qu’un jugement basé sur les faits. Il agit main dans la main avec les autorités algériennes et leur fédération, qui ont poussé pour que Khelif soit acceptée malgré sa disqualification. Cela suggère une coordination plutôt qu’une simple négligence. Une décision stratégique de Bach pour contrer notre influence ou servir d’autres intérêts.

 

De son côté, le CIO vous accuse d’être influencé par des intérêts russes pour perturber les Jeux de Paris, en vous présentant comme un émissaire du Kremlin. Qui faut-il croire ?

 

Si le CIO avait suivi nos recommandations en excluant les athlètes inéligibles dès les qualifications, il n’y aurait eu ni polémique ni accusations et l’affaire aurait été close avant les qualifications pour Paris 2024. Accuser l’IBA des erreurs du CIO est absurde. Nous demandons simplement que ces erreurs soient reconnues et que des excuses soient présentées aux boxeuses lésées.

 

Vous êtes russe, vous êtes proche de Vladimir Poutine, et des athlètes russes sont exclus des Jeux de Paris à cause de la guerre en Ukraine. Comment écarter l’idée d’une “compromission” dans votre ingérence présumée ?

 

Notre position est claire : aucun athlète ne devrait être privé de son drapeau ou de son hymne pour des raisons politiques. Un champion mérite de célébrer ses couleurs. Le CIO a une vision différente, ce qui est son droit, mais nous défendons l’équité pour tous les boxeurs, quelle que soit leur nationalité. En tant que Russe, je suis fier de l’être, mais je représente toutes les fédérations de l’IBA.

 

Pourquoi avoir attendu les Jeux pour organiser une conférence de presse, sans jamais présenter les résultats ? N’est-ce pas étrange ?

 

Les Jeux de Paris ont eux-mêmes créé des contradictions, comme l’ouverture, qui a choqué de nombreux croyants. Nous n’avions pas l’intention d’intervenir, mais la pression publique nous a forcés à réagir. Et si nous avions fait preuve de retenue, c’est parce que les avocats de Khelif et Lin nous ont interdit de publier les résultats médicaux – ce qui explique pourquoi l’IBA n’a publié aucun communiqué officiel en 2023. Nous avons respecté la vie privée des boxeuses, informant uniquement les délégations et répondant aux journalistes sans chercher à alimenter une polémique. Ce n’est pas nous qui avons rendu l’affaire publique : la Fédération italienne de boxe a soulevé la question avant un combat entre Angela Carini et Imane Khelif.

 

Justement, parlons de contradictions : pourquoi vous acharner aujourd’hui à vouloir faire justice dans la boxe féminine, alors que vous avez laissé ces deux boxeuses concourir pendant plusieurs années ? Khelif, par exemple, a commencé en 2018 mais n’a été disqualifiée par l’IBA qu’en 2023…

 

J’ai été élu président de l’IBA en décembre 2020. Les tests de 2022 à Istanbul ont été les premiers effectués sous ma présidence, en réponse à des préoccupations soulevées lors de ce championnat du monde féminin. Car nous avions reçu plusieurs plaintes concernant certaines boxeuses, notamment après des contrôles médicaux. Pour lever tout doute, nous avons proposé un test chromosomique, simple et non intrusif, auquel toutes ont consenti, y compris Khelif et Lin qui ont échoué aux deux tests. La décision de les disqualifier a naturellement suivi : elle a été prise par notre Secrétaire général après réception des résultats, en concertation avec le Département des sports et le Délégué technique. En tant que président, j’ai été informé dès le début et j’ai pleinement soutenu cette décision.

 

Avez-vous présenté clairement les résultats aux deux boxeuses ? Comment cette discussion s’est-elle déroulée ?

 

Imane Khelif, comme Lin Yu-Ting, a vu les résultats de ses tests, a reçu des explications détaillées et a signé un document reconnaissant son inéligibilité. Le département des sports de l’IBA et le Secrétaire général ont géré cette rencontre de manière formelle. Je n’étais pas présent, mais j’ai été informé en détail.

 

Vous affirmez qu’Imane Khelif a reconnu par écrit son inéligibilité. Comment expliquer alors qu’elle ait ensuite décidé de vous citer devant le TAS ?

 

Khelif a saisi le TAS elle-même, mais un problème de paiement des frais de procédure a surgi. L’IBA a couvert ces frais pour permettre l’audience, mais elle a ensuite retiré sa plainte. Notre décision est donc devenue définitive et juridiquement contraignante.

 

Malgré tout, elle est remontée sur le ring. Peut-on considérer sa participation aux compétitions ultérieures comme une forme de tricherie ?

 

Non, nous n’avons jamais suggéré qu’elles cherchaient à tricher. Mais votre question est complexe. Il est possible qu’elle n’ait pas initialement eu connaissance de son inéligibilité biologique. Elle peut s’identifier comme femme, ce que nous respectons. Cependant, après deux tests indépendants confirmant les mêmes résultats, elle aurait dû se retirer. Sa participation ultérieure suggère que des soutiens institutionnels ou politiques ont pu jouer un rôle dans cette décision. C’est pour cela que nous avons déposé plainte et que demandons une enquête approfondie sur les agissements de l’ancienne direction du CIO et des sanctions conformes aux lois des pays concernés

 

Vous affirmez qu’elle n’a jamais cherché à tricher, mais qu’elle n’était pas éligible. Pouvez-vous expliquer comment vous comprenez sa réaction, lorsqu’elle menace de vous poursuivre en justice pour avoir réclamé le retrait de sa médaille olympique, et quel impact cela peut avoir sur elle psychologiquement ?

 

Nous accueillerions favorablement une procédure judiciaire de sa part, car elle permettrait une expertise médico-légale indépendante pour établir publiquement les faits.

 

Il est possible qu’elle passe à l’action, surtout qu’elle a récemment saisi le TAS contre World Boxing, qui a remplacé l’IBA, pour contester la nouvelle procédure imposant des tests de sexe dans les compétitions de boxe. Comment pensez-vous que Word Boxing va gérer cette affaire, compte tenu de la complexité croissante des questions de genre dans le sport ? 

 

World Boxing manque de ressources et d’expertise pour organiser des événements de haut niveau.  Mais nous encourageons les autres organisations sportives à adopter des règles similaires à celles de l’IBA pour éviter de futurs incidents.

 

Dernière question : que reste-t-il aujourd’hui de l’IBA ?

 

Malgré les obstacles imposés par le CIO, l’IBA continue d’organiser des compétitions de qualité, comme les championnats du monde féminins de Niš en mars dernier. Nous restons confiants en notre avenir, optimiste quant à la possibilité d’un dialogue constructif avec la nouvelle direction du CIO pour offrir le meilleur à la boxe et à ses acteurs.
Je suis convaincu que l’IBA peut continuer à offrir des opportunités exceptionnelles à nos boxeurs et garantir un avenir prometteur pour la boxe amateur.

 

Le Correspondant, journal d'Investigation et du grand reportage

Making-of de l’interview avec Umar Kremlev

Cette interview avec Umar Kremlev, président de l’IBA, a été réalisée à distance et par écrit, avec plus de trente questions envoyées pour susciter réponses, contradictions et rebondissements. Le format choisi impose des contraintes particulières qui expliquent certaines caractéristiques du texte final. Tout d’abord, il n’a jamais été possible de relancer Kremlev en direct. Chaque question devait être posée de manière autonome et suffisamment claire pour obtenir une réponse complète et compréhensible. Kremlev a mis plus de trois mois à répondre, ce qui lui a permis de préparer ses réponses, de structurer sa défense et de répéter certains arguments. Cela explique la longueur de certains monologues, la répétition de points clés et le ton parfois évasif. Pour rendre l’entretien lisible et fluide pour le lecteur, certaines questions ont été légèrement reformulées. Cette étape n’a en rien modifié le sens des réponses, mais elle a permis de compter sur un texte clair et cohérent, compensant l’absence de dynamique interactive. Enfin, le format “one-shot” implique que certaines dimensions n’ont pu être explorées : l’impact psychologique réel sur les athlètes, les limites scientifiques des tests de sexe, et l’avis d’experts indépendants sur les décisions de l’IBA. Ces angles restent donc hors champ, non pas par choix éditorial, mais en raison des contraintes inhérentes à une interview écrite à distance.

 

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