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Marseille, du plomb et du Macron

Comme « cadeau de bienvenue » pour Emmanuel Macron, en visite à Marseille, François Missen revient sur sa ville d’adoption. Pour ce grand reporter, double lauréat du Prix Albert Londres et du Prix Pulitzer, Marseille n’est plus la cité phocéenne, mais le paradis des gangs, des rats et des magouilles. Un Bab-El-Oued français…

 

 

Me voici de retour à Marseille, « pour faire mes courses ».

Je mets des guillemets car l’expression n’est pas de moi, mais de Joseph Kessel, que j’ai eu le bonheur de rencontrer à la fin de sa vie. Il m’avait dit : « vous avez de la chance de travailler à Marseille. C’est un cadeau pour tout journaliste. La matière est inépuisable ». Il ne pouvait pas dire mieux : à Marseille, je me suis gavé… avec des histoires, des légendes, des braquages … J’ai vu une ville comme il en existe nulle part ailleurs.

 

Ma mémoire est un disque dur haute densité : il me suffit de rôder entre le Vieux Port et Castellane pour que reviennent les images tapies au fond de moi. Voici le Cours d’Estienne d’Orves, là où je rejoignais les copains pour une mominette au Péano. Inutile de chercher le parking géant qui se trouvait là : il a disparu.

 

Comme ces partisanes qui aguichaient le chaland, avec un vocabulaire dont elles étaient les seules à avoir le secret : « à mes melons bien frais, mes courgettes de mon jardin et mes tomates de Cavaillon », chantonnait Henriette, grande, ronde, capable de monter, seule, un piano au 6ème étage. Entre deux clients, elle rangeait son cageot et venait soulager sa vessie au bar. Selon son accoutrement, avec ou sans son mentaux en fourrure, sa carcasse de chair se coinçait souvent à l’entrée des toilettes.

 

Alors ? Des gros bras compatissants – les peintres Ambrogiani, D’Orcino, Gianelli, journalistes et confrères parisiens en escale marseillaise – venait à la rescousse. Ils formaient un pack de rugbymen pour la pousser jusqu’à la tinette.

Ca talonnait fort …

Henriette n’ est plus là.

 

Ces années avaient de la moelle. De la couleur, du vocabulaire, des décibels. Mais aussi des habitudes plus ou moins insolites. Comme les passares : des colis de papier journal, ficelés autour d’un restant de spaghettis et d’une écorce de pastèque : ils volaient comme des drones incontrôlés dans les rues de la ville et sur la tête des passants.

 

Une nuit d’été, j’en étais moi-même la victime collatérale.

Mon erreur ? Avoir été tellement impatient de rejoindre les potes au troquet du coin que j’ai laissé ma voiture en rade sur le trottoir, les vitres baissées. A mon retour, quelle n’a pas été ma surprise : ses sièges étaient repeints d’un coulis orange-brunâtre de tomates. Elle sortait tout juste du garage …

 

Ce soir-là, une belle brune, sapée pour la soirée, a été également coiffée d’une crinière blonde de spaghettis, au coin des rues Molière et Davso. Je vous laisse deviner le torrent d’imprécations de la belle à l’intention du coupable anonyme :  ses défunts, ses ascendants et ses descendants ont été tous convoqués à l’échafaud de l’insulte.

 

C’était l’époque où Marseille raffolait de folklore. Car aujourd’hui, « la cité phocéenne » n’est plus que l’ombre d’elle-même. Regardons cet ancien théâtre, devenu Le Journal de Marseille… Ses cariatides, qui soutiennent le balcon du deuxième étage, versent des larmes amères, depuis qu’elles ont été abandonnées et livrées aux aménageurs de pizzerias et de supérettes.

 

Même spectacle pathétique sur la rue Davso, entre Breteuil et Paradis : une artère aux trottoirs naguère libre aux marcheurs, qui venait pour y consommer, gratuitement, du lèche vitrine. Aujourd’hui, elle est bardée de terrasses bistrotières, on paie comptant une chaise et on se fait enfumer au Diesel par les 4-4, qui s’arrêtent pour acheter du pain, à la boulangerie du coin. Du pain… bio.

 

C’est ni plus, ni moins qu’un « holocauste urbanistique », aurait dit mon ami, Alain Lubrano, un délicieux personnage marseillais haut en couleur. Vous ne le connaissez pas ? C’est normal : à Marseille, tout le monde l’appelait l’« Amiral ». Non pas parce qu’il a rayonné sur le front de la marine et mérité quelques galons de la Royale : Alain était un ancien professeur de lettres, piqué par la mouche de l’info, qui a épousé le journalisme.

 

Je dis bien épousé. Car il vivait une lune de miel avec la rubrique maritime dont il avait la charge, au Provençal. Je ne sais quel démon s’était emparé de lui, il se régalait des faits divers. Il se délectait aussi des saloperies de Marseille. C’était son truc : courir derrière les chamailleries, les embrouilles, les trafics et les bastons.

 

Tous les vendredis, il était scotché à son téléphone, capable de remuer toute la ville et son underground, pour dégoter un peu de matières. Et quand il n’y trouve pas rien, il se retourne vers les policiers de l’Eveché, capable de se rouler par terre, pour exiger une saleté de hold-up. Rien à cirer de l’uniforme : il hurlait, caressait, tempêtait, s’abaissait, insultait devant un inspecteur ou un commissaire : « enfin ! Bougez-vous, voyons ! Donnez-moi un hold-up ! Soyez gentil… Je veux un hold-up… Faites quelque chose, voyons !!! »

Alain n’est plus des nôtres.

 

Je regrette d’autant plus cette époque que je suis ravagé par la colère. Sans-doute, dira-t-on, une bouffée d’aigreur d’un octogénaire ringard, les neurones et l’estomac en charpie. Ok. J’assume, comme ces parisiens de Saint Germain, qui exhibent leur dégoût pour un boulevard, naguère vivifié par des artistes et, aujourd’hui, squatté par les boutiques de t-shirts.

 

Mais, pour ma gouverne, Marseille n’est même pas le quartier latin, avec ses émirs du Golf, qui dépensent des liasses sans élastiques, avant de rejoindre le Saint George pour ginginer des hanches devant les danseuses du bide.

Marseille, c’est Bab-El-Oued, avec ses garis et ses gangs, qui ont liquidé toute tranquillité dans les quartiers. Ils viennent des cités nord ou sud, ils se gavent du trafic de cocaïne, héroïne, cannabis et autres saletés.

 

Entre les différentes bandes, la guerre fait rage, pour le contrôle des territoires. A ce point que les marseillais ont fini par lui trouver un surnom : « nouveau saturnisme local », « la maladie du plomb », allusion aux fusillades récurrentes qui mitraillent le quotidien. Souvent, les meurtres sont perpétrés en « famille ». Les victimes sont retrouvées, beaucoup plus tard, au fond d’une rivière ou enterrées dans le bitume. Enfin, quand les hommes de l’art de la police parviennent à les retrouver … car, la plupart du temps, les cadavres sont confiés à des « rôtisseurs », chargés de les découper et de les faire disparaître.

 

On n’en finira jamais d’évoquer la présence de Marseille au rayon du banditisme et de la délinquance. Mais pour un responsable de la nouvelle municipalité, les « choses ont changé » : « il y a plus de sécurité, c’est plus propre, plus soft », m’a-t-il dit, en insistant sur ces « cinquante choses à avoir fait, au moins, une fois dans sa vie à Marseille, comme visiter la Notre-Dame-de-la-Garde, le Vieux-Port, le Mucem, les îles du Frioul … », a-t-il ajouté, manifestement plus soucieux de vendre de la houle politique que de s’attarder sur les « cent choses », pas terribles, qui sont entrées dans les moeurs marseillaises.

 

Exemples : braquer une supérette, arracher le collier d’une vieille, proposer du shit à la sortie d’une école. Ou encore uriner dans la rue, mettre son vieux buffet sur le trottoir, hurler « Enc… » au Stade Vélodrome, jeter des bananes à un joueur africain de l’OM, voler un scooter, garer sa voiture sur un parking handicapé.

 

Ajouter à cet inventaire, un autre mal : le Front National qui a édifié, ici, une ligne Maginot du racisme, depuis les années soixante-dix, où un journaliste avait lancé ce tract, sous forme d’un Editorial, intitulé : « Assez, Assez, Assez… », pour inciter le futur président du Conseil régional PACA à faire le Front National dans la maison.

 

Pour le reste, la façade de Marseille est restée figée : pas grand-chose de changé depuis vingt, trente ou quarante ans. Les trottoirs sont infestés de rats, envahis des meubles Ikea, hors d’usage, et abandonnés aux vendeurs de cannabis. Partout, les mûrs sont couverts de saleté. Partout, des détritus, des poubelles, des bruits de pelleteuses. Partout des chantiers : sur le cours Lieutaud, sur le cours Julien, Place de la Bastide… Sauf à la rue d’Aubagne, là où une dizaine de malheureux avait péri sous les gravats de leur immeuble effondré, piégés dans des décades d’affameurs usuriers.

 

Deux ans plus tard, les rescapés sont toujours en attente d’un logement : la plupart est logée dans les hôtels sociaux. Loin de la belle Corniche, qui lèche les flancs de la Méditerranée. Loin de la belle façade de l’hôtel de ville et de son nouveau maire, un jeune écolo-socialo, gentil et beau, comme la Corniche et la façade de l’hôtel de ville. Durant la dernière campagne électorale, il a promis de s’occuper des rescapés de la rue d’Aubagne.

 

N’en doutez pas. Promis, juré, craché : il s’y intéressera …  juste avant les prochaines élections municipales. Et si je mens … croix de bois, crois de fer, je vais …  à Marseille !

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