Le Correspondant

Marzouk Hamiane, mort d’un grand artiste

Mort de Marzouk Hamniane, grand artiste algérien

Mort de l’artiste algérien, Marzouk Hamiane, à la suite d’une opération chirurgicale dans un hôpital d’Alger. Hommage poignant de son ami, Djaffar Ben Mesbah, journaliste, écrivain et artiste peintre. 

 

Il était naturel, peut-être le plus naturel, le plus authentique parmi les enfants spirituels de Kateb Yacine ( écrivain algérien d’expression francophone, ndlr) dont il a été à la fois l’ami et l’aide de camp. Il habitait la Casbah d’Alger et moi, la rue Tanger, quelques escaliers plus bas. Nous nous sommes connus pendant les événements d’avril 1980 ( manifestation durement réprimée par le gouvernement de l’époque, ndlr) et, depuis, nous nous ne sommes jamais quittés.
Il s’appelait Marzouk Hamiane, communément appelé Marzouk Debza.
Je le croisais en compagnie du journaliste algérien Meziane Ourad dans le bar Marhaba, à quelques mètres de la fac centrale d’Alger et à la deuxième bière à sa table. Je constatais, déjà, que ce gars avait les idées aux poings. Il parlait de la lutte des classes avec une telle aisance qu’il s’était imposée à moi la pensée selon laquelle il avait passé sa vie dans des librairies.
Dans l’élan de sa sincérité qui mordait le ciel, Marzouk m’avouait que deux ans auparavant, sa peau de poète l’avait mené à des fréquentations contestables dont, au final, il ne négligeait pas l’apport dans la construction de sa compréhension de la vie. Il était de cette trempe des non-conformistes que la morale désignait comme déclassés, marginaux, voyous ou truands, et tout dans son comportement avait l’empreinte d’une magnanimité sacrée.
C’était un homme d’honneur. Mais la question d’honneur, chez Marzouk, n’avait pas une ostentation stérile. Au contraire, il en tirait la vigueur qui l’aidait à supporter ses effroyables indigences et la fermeté à rester sourd aux tentations. C’était un gaillard, un homme impressionnant. Qui m’impressionnait.
En des soirs cléments, il débarquait dans le quartier Djamaa Lihoud (Casbah)  et il mettait une ambiance folle. Il avait la verve théâtrale, le mot rebelle, le courage du cœur et le cœur dans la main,. Tout son être était un ode à la vie, une hymne à la résistance.
L’image défile devant mes yeux larmoyant : je revois encore ce marchand de verbe, tel un ambulant de tapis d’orient, avec des épaules d’airain en guise de chariot, qui distribuait, sans trembloter, les notions de l’intelligence révolutionnaire, dans de mini-conférences improvisées avec le cœur sur les lèvres.
Tous ceux qui l’écoutaient reconnaissait en lui ce dont l’Algérie manquaient cruellement à l’époque : un coup de pied au cul, pour prendre conscience de l’origine de leur mal-être et Marzouk Hamiane, le prophète en haillon, babillait, vaticinait et tapait là où l’on se reprenait deux gifles quand on en a mis une.
En fait, Marzouk en était le gourdin : il éculait son temps avec telle énergie et une telle résistance qu’on ne se croyait en démocratie, alors que l’Algérie était un fac-simili du régime stalinien.
Mais derrière cet homme, il y avait un autre homme. Un mec. Kateb Yacine.
C’était pendant sa première entrevue avec lui que Marzouk Hamiane avait reçu, à titre de grâce, la révélation sur cet individu hors-pair qu’il allait devenir. Il commençait à toucher au prodige au fur et à mesure qu’il s’instruisait du secret des planches théâtrales et avait fini par déchiffrer toutes les vertus secrètes qu’elles renfermaient.
Marzouk était un comédien émérite, qui n’avait que faire de la célébrité. II aimait les  » petits » artistes, les humanistes, les bohèmes, ceux qui lui ressemblaient : talentueux, courageux et discrets. Mais le moral poissé par l’attente en désespérée de cette gloire, qui devait modifier leur sort.
Quand il piaffait la mauvaise fortune, c’était d’une distraction enjolivée de renvois aux vertus des anciens qui le purifiaient, à chaque fois parce qu’il y croyait vraiment.
L’une des dernières fois que je l’ai vu, je l’avais accompagné dans son douar natal, At Larbi, dans la commune d’Iferhounen (Michelet, en grande Kabylie, ldlr), où il voulait voir sa mère. Cette maman qui criait dès l’entrée du village : Marzouk n’tebouchthiw , Marzouk Taaboutiw, (Marzouk de mon sein, Marzouk de mon ventre).
Repose en paix, Marzouk !

 

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